Le documentaire «Louise Lecavalier sur son cheval de feu» dépeint bien comment la chorégraphe et danseuse est une travailleuse acharnée, constamment en équilibre entre le plein contrôle et le lâcher-prise.

L’intensité des doutes selon Louise Lecavalier

Lorsqu’on discute avec Louise Lecavalier après l’avoir vue danser, on ne peut qu’être saisi par le contraste qu’il y a entre la fulgurance de chacun de ses mouvements, sur scène, et la douceur de sa voix, qui construit minutieusement les phrases, cherchant toujours le mot juste.

Le documentaire Louise Lecavalier sur son cheval de feu, réalisé par Raymond St-Jean, dépeint bien comment la chorégraphe et danseuse est une travailleuse acharnée, constamment en équilibre entre le plein contrôle et le lâcher-prise. «Je crois que je suis comme ça dans la vie aussi, parce que je suis insomniaque, parce que je révise les choses à l’envers à l’endroit tout le temps. Chaque chose que je fais, je peux imaginer le contraire, c’est une qualité et un défaut», indique Louise Lecavalier.

Nous lui avons parlé au téléphone alors qu’il ne restait que quelques représentations de la pièce Les Marguerite(s), à Espace Go, où elle s’est jointe à une équipe de femmes, une rareté pour celle qui multiplie les duos avec des hommes (So Blue avec Frédéric Tavernini, Mille Batailles avec Robert Abubo, Patrick Lamothe pour Children et A Few Minutes of Lock). «À cause des forces physiques qui sont différentes, on dirait que les possibilités sont multipliées dans un duo homme-femme. Peut-être que c’est plus facile pour moi à chorégraphier. Pourtant, ça fait longtemps que je veux faire un duo avec une femme. Mais ça m’intimide d’appeler quelqu’un avec qui je n’ai jamais travaillé, et de peut-être devoir lui dire, après coup, que ça ne pourra pas fonctionner», explique-t-elle.

Changer de décor
Ses gestes dansés s’inscrivent dans une recherche, des variations et un polissage perpétuel, qui atteint son apothéose lors de la rencontre, sur scène, avec le public. «Raymond [St-Jean] m’a dit d’emblée qu’il ne voulait pas filmer des séquences sur scène, qu’il fallait qu’on les change de décor. Mais pour moi, les changer de décor, c’est les sortir de leur contexte, expose Louise Lecavalier. Il y a quelque chose dans le propos de la danse que je fais qui est fait pour être sur une scène. Elle est incluse dans mon synopsis. Je choisis de regarder le public ou de l’ignorer, le public fait partie de la réflexion.» Le cinéma a d’autres exigences et la danseuse, finalement, a choisi de faire confiance. «Au bout de la ligne, j’ai trouvé ça beau.»

Louise Lecavalier a multiplié les duos avec des hommes dans sa carrière. «À cause des forces physiques qui sont différentes, on dirait que les possibilités sont multipliées dans un duo homme-femme. Peut-être que c’est plus facile pour moi à chorégraphier», dit-elle.

Toujours très discrète sur sa vie privée, elle s’est également laissée convaincre d’inclure ses jumelles dans le documentaire. «Elles sont là, mais si peu, finalement. Je vis avec deux jeunes filles de 16 ans, et si elles avaient été complètement absentes du film, ça n’aurait pas été un portrait complet... même si ce n’est jamais complet», indique Louise Lecavalier, qui a bien ri en entendant Patrick Lamothe dire : «C’est pas des jumelles, c’est des triplettes», en parlant de ses filles et d’elle.

On entend aussi Marc Béland, qui était son partenaire à l’époque de la La La La Human Steps, parler de son amour pour elle, qui semble toujours brûlant. «Les gens qu’on a aimés, on les aime toujours un peu, commente Lecavalier. C’était touchant la manière dont il a amené ça. Il n’en parlait pas comme d’une vieille affaire pas intéressante. Il en a parlé par rapport à ce que ça a amené dans le travail, et c’est rare que les artistes mentionnent ça.»

Un fil
Sur une année complète, Raymond St-Jean a filmé beaucoup, attendant de voir ce qui ressortirait des images et des propos. «Il a trouvé un fil, une simplicité qui m’a plu. Le film se tient, ce n’est pas prétentieux et ça montre une vraie partie du travail», indique Louise Lecavalier.

Elle a trouvé «beaucoup plus facile» de visionner les séquences de danse, longues et nombreuses dans le film, que les séquences d’entrevues. «Personne n’aime se regarder, c’est normal, et là, je suis très présente. Je me dis toujours que j’aurais pu mieux dire les choses. Mais c’est spontané, après de longues journées parfois, des répétitions, alors tu réponds sans que ce soit parfait.»

Elle ne redirait pas non à un projet de film — «mais ce n’est pas du tout nécessaire de refaire un film sur moi, celui-là est bien fait et dure déjà 1h40», lance-t-elle —, mais elle imaginerait quelque chose «de complètement différent, de très minimaliste».

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FILMER LA DANSE, TOUT PRÈS

«Louise chorégraphie jusqu’au bout des doigts», note le réalisateur du documentaire, Raymond St-Jean.

Raymond St-Jean a beaucoup filmé la danse, notamment pour Une chaise pour un ange, en collaboration avec le chorégraphe finlandais Tero Saarinen, qui a remporté plusieurs prix sur la scène internationale. Lorsque le producteur Michel Ouellette lui a soumis l’idée d’un film sur Louise Lecavalier, il a voulu approcher sa caméra tout près de la danseuse, tout en recueillant les propos de sa garde rapprochée.

La première question qu’on l’entend poser dans son film est: «À 10 ans, à quoi tu rêvais?» «C’est presque une boutade pour moi, note le réalisateur. Je voulais filmer une artiste en action, au travail, vivante, maintenant. La part biographique, dès le départ, n’était pas considérée.» Le montage qui suit permet de montrer le match de boxe amical qui s’opérait entre Louise Lecavalier et lui pendant les entrevues. «On avance, on recule, on trouve une ouverture, on continue.»

Il était impressionné par l’artiste, mais aussi l’athlète, et la suit tant en salle de répétition qu’au gym. «Il y a un côté phénoménal de danser encore comme ça à presque 60 ans. Elle a préservé une profonde originalité, comme si tout à coup l’âge n’était plus une limite, mais la possibilité d’amener les choses plus loin», expose-t-il. «Ce n’est pas juste un film sur une artiste, c’est un film sur la volonté, la résilience, le dépassement de soi. Le combat comme quelque chose de constructif, de positif, qui fait avancer.»

En demandant à Louise Lecavalier et à ses partenaires des dernières années de refaire des portions de chorégraphie, dans un hangar, il a essayé de magnifier la danse par la lorgnette du cinéma — «Louise chorégraphie jusqu’au bout des doigts. Avec la caméra, on peut aller montrer ça, s’approcher de la performance» — et de remettre en scène, autrement, les échanges fulgurants.

Le réalisateur a interviewé des spécialistes, qui ont suivi le travail de Louise Lecavalier de loin, mais n’a finalement conservé au montage que ses collaborateurs très proches. Une entrevue avec Arthur H, à la radio française, a aussi été coupée. N’en est restée qu’une formule du poète, qui est devenu le titre du documentaire: «Louise Lecavalier sur son cheval de feu.» 

Le film prend l’affiche le 30 mars, au cinéma Cartier.