Rufus Wainwright a retenu la leçon sur le studio : ce n’est pas la durée qui compte, c’est plus la qualité du temps qu’on y passe.
Rufus Wainwright a retenu la leçon sur le studio : ce n’est pas la durée qui compte, c’est plus la qualité du temps qu’on y passe.

L'inspirante désobéissance de Rufus Wainwright

Rufus Wainwright n’est pas du genre à bouder ses envies d’explorer, quitte à oser des projets plus pointus. Mine de rien, l’auteur-compositeur-interprète qui a grandi à Montréal n’avait pas foulé une scène plus pop depuis huit ans. Le voilà de retour le 10 juillet avec Unfollow the Rules, un album foisonnant en trois actes avec lequel il a revisité ses racines, notamment en renouant avec le studio californien où il avait immortalisé ses chansons fondatrices, en 1998.

Nous avons joint Rufus Wainwright avant la crise sanitaire : prévue en avril, la sortie de son album a été repoussée parce que les exemplaires physiques de son album, auxquels le musicien tient beaucoup, étaient eux aussi confinés dans un entrepôt.

Entretien avec un créateur qui garde un pied dans la tradition, mais qui a les yeux tournés vers l’avenir.

Q Ça faisait un bout qu’on n’avait pas entendu de nouvelles chansons pop de votre cru. Est-ce que ça vous manquait?

R J’ai eu quelques intéressants périples entre-temps. J’ai pris le temps de me consacrer à ma démarche opératique. J’ai travaillé sur les sonnets de Shakespeare… Je n’ai pas été oisif, j’ai travaillé constamment. Mais ce qui est bien de revenir dans le monde de la pop, c’est de voir que les détours que j’ai pris, même s’ils pouvaient avoir l’air de suicides professionnels, je ne crois pas qu’ils ont été vains. J’ai appris de nouveaux langages musicaux à travers eux. Ça m’a permis de revenir avec de nouveaux outils dans l’écriture de chansons et aussi dans la production. Je me sens un peu comme un Robin des bois artistique. Je suis allé à l’opéra et je suis reparti avec des joyaux… même s’ils sont peut-être faux!

Q Vous semblez nous inviter à la désobéissance avec ce titre, Unfollow the Rules. C’est le cas?

R J’ai volé cette réplique à notre fille. Il y a quelques années, elle avait proclamé avec beaucoup d’attitude qu’elle ne voulait plus suivre les règles. Je trouvais la tournure intéressante, elle m’est restée. J’y vois un côté ancien, dans cette idée de réexaminer ces traditions qui sont là depuis toujours et d’interroger leur existence. On peut parler de droits des homosexuels ou des femmes... Il y a tellement de choses qui changent maintenant à un niveau qui est si profond. Arrêter de suivre les règles est un exercice nécessaire pour remonter à la source de ce qui arrive vraiment.

D’un autre côté, c’est aussi une expression très actuelle. On arrête de suivre des gens sur Facebook ou sur Instagram. Il y a un volet numérique à cette phrase. Je trouve qu’elle montre bien cette espèce de bataille entre le passé et le futur.

Q Quel a été pour vous le point de départ pour ce nouvel album?

R Pendant que je travaillais en opéra, j’ai écrit beaucoup de chansons pop comme une sorte de libération des chaînes du monde théâtral. La dernière chanson de l’album, Alone Time, est probablement l’une des premières que j’ai écrites. C’est aussi l’une des premières que j’ai enregistrées pour cet album.

Q Cette pièce donne à entendre tout un travail d’harmonies vocales. Mais vous êtes le seul à chanter, n’est-ce pas?

R Oui. C’est une sorte d’hommage à Brian Wilson. Ça allait avec le concept de faire un disque à Los Angeles en utilisant ces lieux classiques et parfois même des musiciens qui ont joué sur ces grands albums, comme le batteur Jim Keltner. Mais je dirais que Brian Wilson est probablement le roi de ce château. C’était bien de lui lever mon chapeau à la fin en superposant toutes ces pistes de ma voix.

Q Vous avez choisi de retourner au studio de Los Angeles où vous aviez enregistré votre premier album...

R Oui. À l’époque, on a passé plusieurs mois dans ce studio. Quand j’y repense avec le recul, ça représentait des coûts monstrueux. Je ne peux même pas croire que c’est arrivé… Mais j’étais si naïf à cette époque, je ne me rendais pas compte. La conséquence a été que j’ai dû payer pour ça. J’ai dû rembourser la compagnie de disques.

Pour cet album, on a été dans le même studio, mais pendant seulement deux jours. On a fait la majorité du travail chez mon réalisateur, Mitchell Froom. Mais pour les grosses sessions, quand on cherchait ce son plus classique, on est allé dans ce grand studio. Pour moi, c’est une sorte de leçon. Ce n’est pas la durée qui compte, c’est plus la qualité du temps qu’on y passe.

Q Pourquoi était-ce important pour vous de retourner dans ce studio?

R D’un point de vue personnel, ça me permettait de réexaminer mes fondations, de voir un peu comment je suis devenu le musicien que je suis aujourd’hui.

Mais il y a aussi le fait que plusieurs de ces lieux sont démantelés. Il y a tout un patrimoine qui est menacé de nos jours à Los Angeles. Actuellement, avec la technologie, on peut faire un album dans notre sous-sol. L’idée d’aller dans ces lieux sacrés qui sont complètement dédiés à la musique se perd un peu. Il y a certainement des choses super qui s’enregistrent dans des salons, des chambres à coucher et particulièrement des salles de bains. Mais je fais encore le pari qu’il y a un esprit, une qualité sonore et une longévité qui vient avec les bons vieux studios d’enregistrement.

Q En cette ère où la musique se consomme beaucoup en ligne, souvent en simples, l’idée de mettre de l’avant un album complet, pressé sur vinyle, vous séduit toujours?

R Quand je suis retourné dans ce studio, l’idée venait beaucoup avec le concept de l’album. On allait faire un cycle de 12 chansons qui vont happer l’auditeur et l’amener dans un voyage qui va lui permettre de se fondre dans un univers. Ce n’est plus souvent le cas de nos jours. Il y a une culture du simple qui est dictée par l’instantanéité et par le numérique. Il y a aussi du bon là-dedans, je ne veux pas avoir l’air d’un vieux grincheux. Mais personnellement, je crois encore à la magie des albums.