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<em>Albarellos Secondtry</em>
<em>Albarellos Secondtry</em>

Lindsay Montgomery à la Galerie 3: les Gorgones de faïence

Josianne Desloges
Collaboration spéciale
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Puisant dans l’imagerie médiévale et les techniques datant du 16e siècle, Lindsay Montgomery crée des pièces de céramique foisonnantes, peuplées de créatures hybrides, qui font toutefois écho à des enjeux très actuels. Pour son premier solo à la Galerie 3, l’artiste torontoise présente des œuvres réalisées pendant la pandémie, lors de laquelle les inégalités et la crise environnementale ont résonné plus fort que jamais.

Épidémies dévastatrices, personnages monstrueux, féminicides, espaces sauvages menacés… Même si les siècles ont passé, notre époque a de troublantes similitudes avec des pans de l’histoire occidentale marqués par l’obscurantisme.

Mettant de l’avant des mythologies personnelles explorant les rapports de pouvoir, les dynamiques familiales et nos liens avec la nature, Lindsay Montgomery travaille la céramique, la peinture et l’art de la marionnette.

Elle a exploré ce dernier médium lors d’une maîtrise interdisciplinaire de l’Université du Minnesota, après un baccalauréat interdisciplinaire de la Nova Scotia College of Art and Design.

<em>Monkey Charger</em>

«Mon travail s’articule autour d’histoires racontées, c’est figuratif, j’ai un bagage en danse, donc j’avais envie d’explorer quelque chose qui pourrait rétablir un équilibre, contrebalancer le caractère solitaire du travail de céramiste», indique l’artiste.

Elle a mis ses marionnettes en scène lors de performances vidéo, puis de performances en direct. Pour l’événement Come Up To My Room, qui se déroule chaque année au Gladstone Hotel de Toronto, elle a avait invité des musiciens différents chaque jour pour l’accompagner. «Ils jouaient des genres de musiques très variés, ce qui influençait l’histoire et ma manière de raconter, note-t-elle. C’était plus spontané, je n’étais pas en contrôle de tous les paramètres.»

Ce volet plus performatif et collaboratif de sa pratique lui manque, mais le confinement lui aura permis de se lancer à fond dans la production de céramiques, qu’elle crée dans son studio à domicile. Celle qui a passé les dernières années à voyager en Europe et en Asie pour des expositions ou des résidences a ainsi pu se poser, retrouver son couple, jardiner.

«Il y a un pan de mon travail qui résonne par rapport à l’angoisse et aux inégalités sociales accentuées par la pandémie et une autre partie qui célèbre ces liens intimes, ces gestes réparateurs, cette connexion avec la nature», résume-t-elle.

<em>Pilgrim flask</em> 

Riche contrefaçon

Pour créer ses pièces de céramique, elle reprend les techniques développées par les Français et les Italiens pour imiter la porcelaine chinoise ; la faïence et les céramiques majoliques.

«Pour moi, c’est la version du 16e siècle d’un sac à main de grandes marques contrefait, image-t-elle. Ça m’intéressait que ce soit un objet de luxe, d’opulence, mais fait à partir de matière très abordable, de la terre et de la glaise qu’on peut trouver à peu près n’importe où. Ce qui fait que de la vaisselle devient de la faïence, c’est la glaçure blanche, sur laquelle on peint des scènes et des motifs très détaillés.»

Le support, surtout sur les vases et les grandes assiettes italiennes, est propice à un déploiement d’ornements, de motifs et de personnages qui interagissent dans des scènes complexes tirées de la Bible ou faisant l’apologie du patriarcat. L’homme y trône au sommet de tout ce qui vit.

«C’est un type d’artisanat qui s’appuie sur les histoires fondatrices de la société occidentale. J’ai voulu me réapproprier ce savoir-faire, tout en mettant de nouvelles histoires de l’avant», indique Lindsay Montgomery.

<em>Woodwose Bowie Albarello</em> 

Hormis les assiettes et les vases, Lindsay Montgomery crée aussi des paires de figurines, inspirées des Fu Dogs, ces sentinelles qui protègent la maison et le foyer. Les chats ronronnant ont muté en harpies, voire en Méduse vengeresse.

<em>Medusas</em>

S’inspirant du flot continu des nouvelles et de l’actualité locale et internationale, elle puise dans l’imagerie médiévale et imagine des scènes où les femmes, les sorcières, les êtres sauvages (comme les woodwoses) et les monstres composent des allégories féministes incandescentes.

«À l’époque médiévale, les monstres étaient des métaphores, on les utilisait pour décrire chacun des problèmes présents dans la société, souligne-t-elle. Pour moi, les imageries de l’enfer font écho aux féminicides, au mouvement #moiaussi, à Black Lives Matters, à tous ces mouvements sociaux. Nous n’avons pas progressé autant que nous le pensons.»

Travailler avec une esthétique associée à l’artisanat et à la féminité dans les écoles d’art nord-américaines où les postmodernistes, les expressionnistes abstraits et le Groupe des sept sont cités comme modèles avait pour Lindsay Montgomery un parfum d’insurrection.

«Je fais de l’art pour tous, mais souvent ce sont les femmes des générations de ma mère et de ma grand-mère qui sont le plus interpellées par mon travail et ça me touche beaucoup.»

L’exposition L'année du déluge est présentée jusqu'au 18 avril au 247, rue Saint-Vallier Est, Québec. Info : www.lagalerie3.com