«Le Lactume» est sorti des presses trois jours avant le décès de Réjean Ducharme en août. L’œuvre sera exposée jusqu’au 4 mars à la Maison de la littérature.

L’étonnante histoire du manuscrit perdu de Réjean Ducharme

Le décès de Réjean Ducharme, en août dernier, a rappelé au monde son incroyable mystère en même temps que son œuvre colossale. Le destin a fait en sorte qu’il n’aura jamais eu le temps de voir son ultime livre, «Le Lactume», tout juste sorti des presses trois jours avant son décès.

Un ouvrage au destin rocambolesque, que le public aura l’occasion d’admirer sous un autre jour, plus éclaté, jusqu’au 4 mars à la Maison de la littérature. Rolf Puls, ancien directeur des activités de Gallimard au Québec, s’est occupé de près des intérêts de Réjean Ducharme durant toute sa carrière, le plus souvent via sa femme, Claire Richard. Il nous raconte, au bout du fil à Paris, l’histoire fascinante derrière cet ouvrage rassemblant une série de dessins accompagnés de légendes. 

«Au départ, j’ignorais complètement l’existence de ce manuscrit. En 1995, à l’occasion de l’exposition des Trophoux, de celui qui s’appelait encore à l’époque Roch Plante, j’avais organisé une visite de l’expo avec Claire Richard et Robert Massin, le directeur artistique de Gallimard. En voyant les œuvres, avec leurs légendes typiques, Massin me glisse à l’oreille : “Écoute, je crois que j’ai des dessins de Ducharme, ça doit être dans mes archives à Chartres. La prochaine fois que tu viens à Paris, fais-moi signe, je vais te montrer ça.”»

Quelques semaines plus tard, Puls et Massin se rencontrent, dans Montparnasse. Massin porte sous le bras deux chemises jaunes, titrées Le Lactume no 1 et Le Lactume no 2. Rolf Puls découvre, ébahi, qu’elles sont remplies de dessins abstraits au crayon de couleur signés Réjean Ducharme, accompagnés de légendes. Comme celle-là, qu’il cite parmi ses préférées: «À regarder ceux qui parlent très bien on a envie de parler très mal»

L’éditeur ne fait ni une ni deux et va faire des photocopies couleur aux bureaux de Gallimard Jeunesse. Copies qu’il présentera à Claire Richard, une fois de retour à Montréal. Réjean Ducharme les authentifiera comme les siennes, très étonné que ce manuscrit ait survécu. 

Pour Rolf Puls, ce corpus est la première preuve que Ducharme était un artiste multidisciplinaire. «Ces dessins, il les a faits au moment de sa plus grande productivité, dans les années 65-66, où il a envoyé trois romans coup sur coup chez Gallimard.» C’était l’époque de L’avalée des avalés, celle aussi d’une grande popularité pour l’auteur, surtout en France. D’où l’étonnement encore plus grand que Le Lactume soit passé sous le radar. «Mais il faut dire qu’à l’époque, l’impression en quadrichromie était très dispendieuse», rappelle l’ancien directeur de Gallimard au pays. 

Ducharme lui-même «n’avait pas vraiment d’illusion au départ», raconte Rolf Puls. Dans une note qui accompagnait le manuscrit, il avait entre autres écrit : «J’ai mis toute ma liberté et tout mon amour dans ces dessins. Si vous les jugez sans intérêt, ne me les retournez pas. Offrez-les à une jolie femme de ma part.» 

Ce n’est pas en possession d’une jolie femme qu’ils ont abouti, mais chez Robert Massin. Une fois le trésor retrouvé, quelque trente ans plus tard, il accepte de faire revenir le manuscrit au Québec. Il faudra attendre le début des années 2000 pour qu’il arrive finalement à bon port. 

«Dans la foulée, j’ai dit qu’il fallait publier ça! Mais Réjean n’arrêtait pas de dire: “Oui, mais ça va intéresser qui?” Il posait toujours la même question quand il publiait un livre. Il n’a jamais voulu qu’on le publie. Sauf tout à fait récemment, en 2016, peu après la mort de sa femme. Pourquoi il a donné tout à coup son autorisation? Je n’en sais rien», concède Rolf Puls, rompu à la nature discrète de l’auteur. 

Artiste multidisciplinaire, Réjean Ducharme a fait ses dessins, dont la fameuse pochette jaune identifiée «Le Lactume no 1», au moment de sa plus grande productivité, dans les années 65-66.

L’ancien directeur littéraire a contacté Les éditions du passage, qui ont tout de suite embarqué dans l’aventure. Et il leur est apparu clair, malgré la demande de Ducharme d’en faire une sélection, qu’il fallait plutôt publier l’intégrale des dessins, dans leur ordre original. La mort de son auteur tout juste avant la publication lui aura donné une éclairage différent.

Et l’exposition présentée à la Maison de la littérature lui donne à son tour un nouveau sens, une perspective élargie. On y présente les 198 planches du livre, éparpillées autour de cinq originaux, donc la fameuse pochette jaune identifiée Le Lactume no 1, complète avec l’adresse de l’époque de Ducharme, à Saint-Ignace-de-Loyola. 

Les divisions permettent de dégager certaines thématiques, note Émilie Turmel, adjointe à la programmation à la Maison de la littérature. On y trouve ici un Ducharme plus politique, là un Ducharme amoureux, là encore un homme au bord du désespoir, désabusé. Ou encore sarcastique. «La variété et la vue d’ensemble donnent une vision très intéressante, qui permet de faire des rapprochements», note-t-elle, donnant en exemple ces dessins arborant la même série de couleurs. Un documentaire projeté à côté de l’exposition permet aussi de remettre en contexte la production et la découverte du Lactume

Chose certaine, l’ensemble coloré attirait déjà l’œil des curieux, mercredi matin, tout juste après son installation. Il sera possible de voir l’exposition jusqu’au 4 mars, près de l’accueil au rez-de-chaussée de la Maison de la littérature. Les artistes en herbe peuvent même se laisser aller à leur propre dessin inspiré de l’œuvre dans un cahier laissé à cet effet.