Des taupes géantes creuseront leurs galeries jusqu’à la salle Octave-Crémazie du Grand Théâtre pour entraîner les spectateurs dans leur quotidien.

Les taupes déboulent à Québec

CARREFOUR DE THÉÂTRE / Sur la scène du Grand Théâtre dans «La nuit des taupes» ou dans les rues de la Haute-Ville où ils s’offriront une singulière parade, les grands fouisseurs imaginés par le metteur en scène français Philippe Quesne ne risquent pas de passer inaperçus cette semaine dans la capitale.

En 2010, le Français Philippe Quesne est débarqué au Carrefour international de théâtre avec L’effet de Serge, un cabaret absurde qui n’avait pas fait mentir son titre en ne ratant justement pas son effet. Huit ans plus tard, le voilà de retour avec La nuit des taupes, une autre proposition pour le moins curieuse et plutôt bien nommée: sept taupes géantes creuseront leurs galeries jusqu’à la salle Octave-Crémazie pour entraîner les spectateurs dans leur quotidien, fait de travail, de repos, de naissance, de mort et de musique. Parce que ces créatures aux immenses paluches sont aussi artistes... Discussion avec un créateur qui croit en la force de l’art, même bien enfoui sous la terre.

Q L’idée de base de ce spectacle vous est-elle venue de la forme ou du propos?

J’avais utilisé cette image de la taupe dans une précédente pièce qui s’appelait Swamp Club et qui mettait en scène un centre d’art dans un marécage. Ce centre d’art était menacé par un tas de choses. La taupe habitait avec le directeur du centre d’art et certains artistes. Elle les aidait à sentir le danger arriver. Elle avait aussi découvert une mine d’or sous le centre d’art. Ça expliquait comment ces artistes étaient finalement extrêmement indépendants. Avec une mine d’or dans le jardin, on est débarrassé des problèmes matériels et on peut enfin travailler sans concession pour sa passion et sa pratique. La taupe était là et il s’est développé une sorte d’empathie du spectateur pour cet animal. J’ai décidé de lui redonner vie et de cette fois la mettre en scène en bande. Le théâtre est un art où on peut porter attention à des populations, à de grandes histoires, mais aussi à de petites histoires. Et je trouvais important qu’il y ait peut-être un jour un spectacle pour des taupes. Je n’en ai pas trouvé trop de traces dans l’histoire du théâtre! 

Q Nous pouvons même avancer que le vôtre est le premier…

R C’est vrai que c’est aussi une forme de prélèvement d’un monde qui m’intéresse sur scène. Je suis très inspiré par la force des paysages et des atmosphères qui renvoient au spectateur à des références, à des mythes. Avec les sous-sols, les souterrains, les cavernes, il y a aussi toute cette imagerie qui nous fait immédiatement plonger du Minotaure jusqu’à Platon… Dans tout ce qui se passe sous nos pieds et qu’on ne veut pas voir. 

Q Le milieu souterrain peut paraître glauque, mais on peut aussi le voir comme un refuge. Il évoque plein de choses, finalement…

C’est vrai que c’est complètement fascinant. C’est un endroit de fantasmes. Quand on est enfant, on imagine que des pirates ont caché des trésors… Mais c’est aussi l’endroit des déchets radioactifs, de ce que la société ne veut pas voir. Ce sont les corps, les cimetières. C’est aussi l’endroit où on se cherche. Sous la terre, c’est un endroit de refuge, de repli. C’est un endroit associé aux guerres, mais aussi à des choses beaucoup plus extraordinaires dans l’art. Comme les grottes où on a découvert les premières traces d’art de l’humanité. C’est une charge avec laquelle le spectateur aborde chacun à sa façon la question du souterrain.

Q Et pour vos taupes?

C’est un lieu qui est sans frontière. La terre, elles la creusent. Ce sont des animaux extrêmement particuliers qui travaillent toute la journée, qui s’inventent des tunnels pour simplement vivre. C’est la mise en scène aussi d’un spectacle sur le travail. Sur scène, elles ont la liberté de jouer du rock’n’roll, mais c’est évidemment extrêmement artificiel. Il n’y a qu’au théâtre qu’on peut permettre à des taupes de prendre une heure et demie de fraîcheur en se créant un groupe et en jouant de la musique!

Q D’où est venue l’idée de les rendre artistes?


« Je n’ai pas trouvé trop de traces [de taupes] dans l’histoire du théâtre! »
Philippe Quesne

R Je pense que c’est lié à mon travail. J’ai du mal à mettre en scène autre chose que des groupes d’artistes. J’ai l’impression que sans art, on perd une grande partie de l’importance d’être en vie. Et c’est peut-être aussi ce qui se passe et qu’on n’imagine pas sous la terre! Peut-être que certains zoologues se sont trompés et qu’on a encore d’autres curiosités à découvrir! On a à peine exploré quelques kilomètres du sous-sol alors qu’on envoie des sondes à des années-lumière dans l’espace…

Q Avec ce spectacle, vous lancez un défi supplémentaire à vos interprètes, n’est-ce pas?

R Au niveau du défi physique, c’est poussé un peu loin, là. C’est vrai que c’est un peu terrible d’être dans le costume de taupe, au sens propre de la performance. Il y fait une chaleur insupportable, on y voit très mal. C’est le premier spectacle où je fais subir à mes acteurs un tel cauchemar! À l’intérieur, c’est presque la réincarnation de l’acteur en taupe. Ils sont dans une situation proche de l’expérience scientifique. On entend très mal et il y a ce paradoxe d’arriver à leur faire jouer si bien de la musique. Ces énormes animaux avec des pattes géantes soudainement vont jouer une mélodie à la guitare, toute douce. On voit que ce n’est pas évident de faire la taupe quand on voit apparaître ces costumes géants sur scène. Mais finalement, on les découvre extrêmement agiles et sensibles. 

Q Les costumes sont impressionnants…

R C’est le travail d’une artiste costumière qui s’appelle Corine Petitpierre. Elle a inventé ces structures et ces silhouettes qui sont toutes différentes, qui correspondent à la personnalité, presque, des acteurs à l’intérieur. C’est un travail particulier et je ne pouvais pas imaginer cette pièce sans cet apport plastique très important. 

Q Ça vous vient de votre formation en arts visuels?

C’est vrai que les arts visuels ont nourri mon écriture. Je fais ce théâtre-là spontanément. J’ai l’impression d’inventer des mondes et que la scénographie est indissociable de la partition. Le spectateur peut plonger dans un tableau vivant. C’est souvent comme ça que j’aime proposer une pièce. Il y a plusieurs façons d’observer, d’analyser la situation et de se faire sa propre histoire. Je prône un théâtre qui laisse un peu d’ouverture… C’est le contraire des costumes des taupes, finalement!

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LES TAUPES PRENNENT LA RUE

Les taupes ont notamment déambulé dans les rues de Nanterre en 2016.

Avant de creuser leurs tunnels jusqu’à la salle Octave-Crémazie, les taupes de Philippe Quesne s’offriront mardi une sortie au grand air. Entre le Grand Théâtre et le Musée national des beaux-arts du Québec, en passant par l’avenue Cartier, les sept velues créatures déambuleront dans les rues dans une parade pour le moins inusitée. Et elles invitent les gens de Québec à venir les voir de plus près, au grand jour, en marge du spectacle La nuit des taupes

«La parade, on l’a introduite dans plusieurs villes, note le metteur en scène Philippe Quesne. Pour moi, c’était important. C’est un peu exceptionnel d’avoir des taupes sur scène. C’est comme aller voir un cirque. C’est un peu la même fascination qui s’exerce lorsqu’on est curieux d’un monstre dans les foires ou dans une fête foraine...»

Quesne voit là une manière de rejoindre un public qui n’est pas nécessairement familier avec sa discipline. «C’est vrai que ça amène des gens à être curieux du théâtre. La parade amène une autre attention vers le spectacle et vers l’illusion. C’était un autre aspect du travail, un peu plus populaire», ajoute-t-il. 

Le rendez-vous est fixé le 29 mai à 17h au Grand Théâtre. Et pour ceux qui doutent de l’intérêt de la rencontre, ce petit extrait de YouTube vous propose un défilé tenu à Nanterre. Craquant!  

Vous voulez y aller?

• Quoi: La nuit des taupes

• Quand: 30 et 31 mai à 19h30

• Où: Grand Théâtre, salle Octave-Crémazie

• Billets: 55$

• Info: www.carrefourtheatre.qc.ca