Œuvres de la série Judas

Les réseaux sociaux dans l'œil de Doyon-Rivest

Se faire hara-kiri avec un miroir à main, lapider ses semblables à coup de commentaires assassins, être «ouverts» pour vendre un produit, creuser deux trous noirs dans une mosaïque de reflets, regarder jusqu’à ce que l’œil soit gonflé à l’hélium; Doyon-Rivest ne manque pas d’images fortes pour commenter la société virtuelle, dont les aspects monstrueux deviennent de plus en plus troublants.

Simon Rivest et Mathieu Doyon donnent habituellement dans l’humour, dans la joie, dans l’absurde — ce qui n’empêche en rien la réflexion. Cette fois, ils dénotent, dans leur travail, une certaine inquiétude. De gros sourcils froncés, des soupirs, un découragement. Jusqu’à l’image de ce cri muet et terrible (à la Mère Courage de Bertold Brecht) qui apparaît dans l’assemblage de cadres sur tiges métalliques de La gestion des stocks… alors que l’autre côté de l’installation présente d’inoffensifs couchers de soleil.

De leur malaise profond devant certains comportements sur Internet, qui teintent immanquablement notre époque et notre manière de penser et d’interagir avec les autres, ils ont fait un opéra sans écran.

Justice lapidaire
La scène du drame

«D’habitude, on partait d’une thématique et on la cassait en petits morceaux, là, on est parti de nos préoccupations et une ligne a fini par se dessiner, soit la vie virtuelle et ses implications dans le réel», souligne Simon Rivest. «Ne serait-ce que par les algorithmes, qui vont complètement changer notre perception de la réalité. C’est un truc publicitaire de base de proposer des données et des annonces selon les intérêts des gens, mais poussé à l’extrême, ça influence les élections aux États-Unis.»

Sur de grandes photographies, deux protagonistes: une femme au maquillage blanc, rouge et noir, d’inspiration butô, qui serre une roche dans sa main (la bien-nommée Justice lapidaire) et un homme s’enfonçant un miroir dans le ventre avec une expression d’horreur (La scène du drame). «On aime penser qu’il est mort d’un abus de selfies, il y a quelque chose de Narcisse là-dedans, même si c’est complètement ridicule de se suicider avec un miroir de pharmacie», note Mathieu Doyon.

Plaisir
Le titre de l’exposition, Dopamine opéra, évoque à la fois «le vecteur du plaisir, autant impliqué dans le sexe que dans le jeu compulsif», explique Simon Rivest et le côté grotesque et dramatique très appuyé de leurs propositions.

La série Commentaires présente des roches sur fonds colorés, qu’on peut lier avec Justice lapidaire. «Les réseaux sociaux sont très propices pour lapider quelqu’un publiquement», explique le duo.

Notre pietà

Notre pietà, un voile composé de centaines d’images trouvées sur le Web et tenu par deux bras blancs qui semblent sortir d'un mur bleu, est «un petit cimetière d’images» ondoyantes, de celles qu’on fait défiler du pouce pour passer le temps, sans s’arrêter vraiment.

Un sac en papier vide arbore fièrement un arc-en-ciel fait d’images de peaux de différentes teintes et a été baptisé Nous sommes ouverts. On y voit une référence à ces petites bulles de faux bonheur du marketing viral qui racontent de belles histoires et promeuvent de belles valeurs tout en servant un but commercial.

Le collectif Doyon-Rivest a utilisé le même type de présentoirs commerciaux en métal que pour La gestion des stocks pour créer Les bienfaits de la réflexion. «On s’est rendu dans différents lieux pour photographier des reflets sur la tige de métal», explique Simon Rivest. Ils les ont ensuite agencés en mosaïque psychédélique pour y creuser deux grands trous noirs.

Mathieu Doyon et Simon Rivest

Cette paire d’yeux vides trouve un écho dans la série Judas, qui présente des yeux photographiés de très près et imprimés sur du plastique gonflé, ce qui donne l’impression que le globe oculaire fait «pop». Ces yeux extra-stimulés, gonflés d’air, montrent à la fois la frénésie et la vacuité de l’immersion constante dans les extensions virtuelles de nos propres vies, où voyeurisme et exhibitionnisme se relancent sans fin.

Jusqu’au 6 mai, à la Galerie 3, 247, rue Saint-Vallier Est, Québec.