Erika Soucy et son frère, joué par Gabriel Cloutier Tremblay

«Les murailles»: en chair et en mots

CRITIQUE / En allant passer une semaine sur le chantier de La Romaine, Erika Soucy ne s’attendait pas à trouver «du gros ordinaire sale» et à se mettre à écrire un roman de réconciliation. Avec beaucoup d’humour, de tendresse, de non-dits et de franc-parler, l’auteure prend son récit à bras-le-corps pour nous offrir un moment de théâtre où on ne s’ennuie pas une seule seconde.

Dans l’adaptation théâtrale du roman Les Murailles, l’histoire racontée est presque la même, sauf qu’il y a eu un élagage, nécessaire, des ajouts poétiques et que les personnages, incarnés en chair et en mots par de solides comédiens, deviennent plus colorés et plus poignants.

Éva Daigle se métamorphose pour camper l’enthousiaste Mindy du Lac Saint-Jean, une secrétaire aussi chaleureuse qu’un iceberg, Sonia la battante, Ti-Cœur la barmaid triste et Mme Hydro, qui dirige une hilarante rencontre de prévention sécurité sans tiquer une seule seconde.

Philippe Cousineau et Gabriel Cloutier Tremblay jouent avec aplomb les gars de chantier. Les commentaires et œillades appuyés pleuvent, l’alcool (voire la poudre) coule à flots, mais on réussit à éviter de montrer des clichés sur deux pattes. Malhabiles, «chouenneux», fiers et contradictoires, ces hommes qui triment pour éventrer des montagnes s’attirent les commentaires affûtés d’Erika Soucy (jouée par elle-même), mais aussi son oreille attentive et son respect.

L’auteure et comédienne porte une bonne partie de la pièce sur ses épaules, mais on n’aurait pu imaginer personne d’autre pour tenir ce rôle tellement Les Murailles est taillée à même sa mythologie personnelle, racontée avec sa langue rugueuse et poétique à la fois.

«J’écris pas pour des moumounes», réplique-t-elle un moment donné à un conseiller de chantier qui veut se confier sur un réveillon olé olé avec le poète Jacques Brault. N’empêche qu’elle nous tire presque des larmes à certains moments. Les bribes de poésie qu’elle insère dans sa narration seront contagieuses. Les ouvriers, tranquillement, deviendront poètes, à mesure qu’Erika se rapproche de son père (Jacques Girard). Après une scène assez dure, on comprendra que le temps des reproches est passé et que celui des réconciliations est advenu.

Le metteur en scène Maxime Carbonneau a su ne pas tomber dans le piège du spectacle littéraire. Autour et au-dessus du plateau dénudé, des dizaines de projecteurs arrimés ensemble évoquent les machines mastodontes des grands chantiers. Au fil des scènes, une simple table de cafétéria est déplacée et se remplit de canettes, de bouteilles et de vêtements, comme la chambre beige de l’écrivaine où elle laissera peu à peu sa trace.

Plus intime et colorée que la pièce-documentaire J’aime Hydro, Les Murailles dénonce parfois les mêmes contradictions et porte une part de témoignage nécessaire et trop peu souvent entendue au théâtre.  

La pièce, produite par La Messe Basse, est présentée jusqu’au 20 avril au Périscope.