L’eau du Saint-Laurent ne coule pas dans les veines de Boucar Diouf, mais c’est tout comme.

Les histoires d’eau de Boucar Diouf

Boucar Diouf est surtout connu comme humoriste et conteur, mais fort d’une formation scientifique, il cherche aussi, au-delà du rire, à «toucher le cœur» en suscitant une réflexion sur l’humain, la nature, les grands enjeux de société. Dans son prochain spectacle, l’océanographe au sourire contagieux invite le public à naviguer à travers les beautés du Saint-Laurent et à prendre conscience de l’importance de la préservation de l’eau potable.

L’histoire d’amour entre Boucar Diouf et le Saint-Laurent remonte à son arrivée en sol québécois, en 1991. À bord d’un autobus qui longe le fleuve, à Montréal, le jeune Boucar est estomaqué par le majestueux cours d’eau qui se déploie devant lui. «Je me disais “Ayoye! C’est quoi ça?” Ç’a fessé…»

Étudiant au doctorat en océanographie à l’Université du Québec à Rimouski, le fleuve lui fait toujours de l’œil. Et lui de continuer à succomber à ses charmes. «Quand t’es sur les battures, à Rimouski, que ce soit en hiver ou en été, c’est toujours extraordinaire.»

L’eau du Saint-Laurent ne coule pas dans les veines de Boucar Diouf, mais c’est tout comme. Ses histoires d’eaux marquées du sceau de l’émerveillement, il a choisi de les partager avec le public dans son nouveau spectacle baptisé Magtogoek ou le chemin qui marche, présenté les 12 et 13 avril au Grand Théâtre. Un titre poétique qui renvoie au nom donné au fleuve par les Algonquins avant l’arrivée de Jacques Cartier.

«Le fleuve, c’est un chemin que j’emprunte pour parler de l’histoire et de rencontres. C’est mon amour du fleuve qui a tout catalysé. Je parle des endroits qui ont marqué ma propre histoire», explique-t-il au Soleil, avec son calme et sa candeur habituels.

Rimouski occupe évidemment une place de choix dans sa croisière fluviale, mais il s’arrête aussi à Gaspé, à Miguasha, à Tadoussac, à Grandes-Bergeronnes, à Québec aussi, où il possède un pied-à-terre, et à Montréal, son patelin d’adoption. Sans oublier Matane, «pour faire un clin d’œil à ma blonde qui vient de là…»

«À Québec, je parle de la rencontre entre Cartier et le chef autochtone Donnacona. C’est un tremplin pour aborder l’évolution de l’identité. À Tadoussac, je parle des bélugas qui sont un peu comme les francophones, des êtres vulnérables qui sont séparés de leur population d’origine en Amérique du Nord.»

Une ressource précieuse
Boucar Diouf se plaît à imaginer le spectacle qui s’offrait aux premiers explorateurs européens lorsqu’ils ont remonté le Saint-Laurent. «C’est incroyable tout ce qu’ils ont pu voir, toutes ces forêts extraordinaires, leurs rencontres avec les membres des Premières nations. Je me promène dans cette nostalgie que personne n’a connue, mais je l’enrobe. Il faut que ce soit drôle, mais ça reste un défi de vendre un show d’humour sur l’eau.»

Difficile pour lui de savoir exactement d’où lui vient cette passion. «Peut-être parce que je viens d’un pays (le Sénégal) où il n’y a pas beaucoup d’eau. Au Canada, on oublie souvent la chance d’avoir autant de lacs et de rivières. L’eau, ce n’est pas quelque chose d’aussi accessible que ça.»

«C’est une ressource pour laquelle il va falloir se battre et ça, il faut le dire aux jeunes», renchérit-il, en renvoyant aux problèmes d’alimentation que connaissent de plus en plus de coins du monde, notamment l’Ouest américain.

Plus cher que l’essence
«Aux États-Unis, plusieurs rivières ont été asséchées par les usines d’embouteillage qui ont pompé l’eau à volonté, dénonce-t-il. Le chiffre d’affaires de l’industrie est maintenant supérieur à celui des boissons gazeuses. On l’oublie, mais un litre d’eau au dépanneur coûte plus cher qu’un litre d’essence.»

À son avis, l’eau deviendra une ressource si précieuse d’ici une cinquantaine d’années que les pipelines, plutôt que du pétrole, serviront à en transporter. «J’en suis convaincu.»

Le Saint-Laurent, ce mal-aimé pendant des décennies, victime de rejets industriels et domestiques, prend du mieux, selon lui. «Son état reste inquiétant, mais la situation s’améliore. Il y a 40 ans, on tirait les vieux meubles dans le fleuve. Les gens sont maintenant plus sensibilisés à l’importance d’en prendre soin, davantage en tout cas que leurs grands-pères.»

Parlant de grand-père, qu’en est-il du sien, ce personnage fétiche auquel il fait si souvent référence dans ses livres et ses spectacles?

«Il est parti depuis longtemps, mais il continue de me parler. Je l’ai un peu embelli et assagi. Il ne pouvait pas avoir quatre femmes et être aussi sage (rires). Parfois, j’écris des choses que je n’assume pas vraiment. Je me suis construit un grand-père archétype et je lui mets tout ça dans la bouche.»

«Il faut que ce soit drôle, mais ça reste un défi de vendre un show d’humour sur l’eau», dit Boucar Diouf, à propos de son nouveau spectacle.

L'APPEL DE SA TERRE NATALE

Arrivé au Québec à 26 ans, Boucar Diouf a maintenant passé ici exactement la moitié de sa vie. «C’est quelque chose, car chaque jour qui passe fait de moi quelqu’un de plus québécois qu’africain.»

Au début de la cinquantaine, à cette période de l’existence où sont lancées «les premières salves de la nature pour te rappeler que ta date de péremption arrive», il voit son Sénégal natal prendre de plus en plus de place dans son esprit. «Les souvenirs d’enfance, c’est très puissant chez un individu. L’appel de la terre, je le sens en vieillissant.»

Deux ou trois fois par année, Boucar Diouf rend visite à ses vieux parents, des agriculteurs installés dans le centre du pays. Ils ne sont jamais venus au Québec. «C’est difficile pour eux de voyager, ils sont analphabètes. Ils connaissent seulement leur coin de pays et le monde s’arrête à l’autre boutte.»

Malgré leur faible éducation, les parents Diouf ont tout fait pour que leurs rejetons poursuivent de longues études. «Sur neuf enfants, sept sont allés à l’université. Papa avait sa propre technique pour me le faire comprendre. Il me faisait travailler comme un malade dans les champs d’arachides. Quand je revenais de l’école, il me disait que si j’échouais, c’est cette galère qui m’attendait pour le reste de mes jours. Ç’a été un puissant incitatif. Travailler pour des peanuts, je ne voulais pas faire ça…», glisse-t-il, dans un grand éclat de rire.  
Boucar Diouf sera présent au Salon du livre de Québec le samedi 14 avril, de 10h à 11h30 et le dimanche 15 avril, de 10h à 11h30.

BOUCAR DIOUF EN RAFALE

Un personnage historique: Tous les grands explorateurs. Samuel de Champlain et Jacques Cartier sont des gens qui m’impressionnent.

Un politicien: Camille Laurin (le père de la Charte de la langue française et de la loi 101). C’est quelqu’un qui avait des couilles et qui a fait quelque chose d’exceptionnel. Si ce n’était pas de lui, je crois qu’on ne parlerait pas du Québec comme on le fait aujourd’hui. Il a eu un impact majeur.

Un musée: le Musée national des beaux-arts du Québec. J’aime beaucoup aussi le musée d’histoire naturelle de l’Université McGill.

Un film: Pour la suite du monde, Pierre Perrault (sur les pêcheurs de marsouins de L’Isle-aux-Coudres). C’est fait en toute simplicité. Tu as vraiment l’impression d’être avec ces gens-là. 

Un livre: Je suis biologiste alors j’aime beaucoup l’œuvre de Richard Dawkins, un spécialiste de l’évolution qui a écrit des livres très controversés (Le gène égoïste, Pour en finir avec Dieu). Le pêcheur d’Islande, un vieux livre écrit par Pierre Loti (en 1886) a été ma première rencontre avec la mer. La fabuleuse histoire de la morue, de Marc Kurlansky, est un autre livre que j’adore.

Une ville: J’ai vu plein de villes, mais je reviens toujours à Québec. À Québec, on a compris que la beauté est un investissement qui rapporte. À chaque coin de rue, il y a quelque chose qui attire le regard. On parle beaucoup de Régis Labeaume, mais on oublie souvent que le précurseur de tout cela, c’est Jean-Paul L’Allier. À l’époque, les gens lui reprochaient de pelleter des nuages. Je me souviens qu’il m’avait alors dit : “Boucar, il faut pelleter des nuages si on veut voir briller le soleil.”»