«C’est parti d’abord d’une obsession de la place du bouc émissaire qui est arrivée tout de suite après la tragédie» de Lac-Mégantic», relate l’auteure et metteure en scène Alexia Bürger, accompagnée sur la photo par le comédien Bruno Marcil.

«Les Hardings»: entre culpabilité et responsabilité

Pour Alexia Bürger, le point de départ de la pièce «Les Hardings» est ancré dans une simple recherche sur le Web. Bouleversée par la tragédie de Lac-Mégantic et troublée par la responsabilité que d’aucuns voulaient faire porter au cheminot Thomas Harding après l’explosion qui a emporté 47 personnes le 6 juillet 2013, l’auteure et metteure en scène a voulu en savoir plus sur lui. Et elle a vu qu’il était loin d’être le seul à porter ce nom.

Ainsi lui est venue l’idée de réunir sur scène trois Thomas Harding : le Québécois accusé, puis acquitté, de négligence criminelle dans la foulée du désastre ferroviaire de Lac-Mégantic, un chercheur néo-zélandais ayant perdu une fille dans un accident pour lequel il se sent responsable et un assureur américain spécialisé dans les compagnies pétrolières.

«C’est parti d’abord d’une obsession de la place du bouc émissaire qui est arrivée tout de suite après la tragédie, relate l’auteure et metteure en scène. Je n’étais pas du tout familière avec la situation de Lac-Mégantic. J’étais tout simplement spectatrice. Je suis devenue un peu obsédée par ce qu’il aurait à porter sur ses épaules. Spontanément, c’est à lui qu’on faisait porter l’entièreté de la responsabilité de la mort de 47 personnes. Il y a quelque chose en moi qui ne voulait pas accepter ça.»

Réunis sur les planches, les trois Thomas ouvriront toutefois une discussion plus large, précise le comédien Bruno Marcil, qui campe le personnage du cheminot.

«Ce n’est pas un show seulement sur la tragédie de Mégantic, indique-t-il. Ça parle de nos tragédies collectives et individuelles, ça parle de deuil, de comment réapprendre à marcher une fois qu’on porte ça au quotidien. Et c’est la beauté de ce show-là. Il y a un côté qui fait du bien parce qu’il y a un appel à la collectivité à la fois dans la douleur et dans le sensible, dans l’amour qu’il y a par rapport à tout ça.»

Un long travail d’écriture

Le travail sur la pièce Les Hardings n’a pas été un long fleuve tranquille. Dans le coup dès le départ, les comédiens Bruno Marcil, Patrice Dubois et Martin Drainville ont participé à la discussion et alimenté la création. Le texte, lui, a pris du temps à écrire. D’abord parce que le tout s’échafaudait alors que le procès de Thomas Harding suivait son cours.

«C’était délicat, avance Alexia Bürger. Le texte a effectivement été très long à arriver pour toutes sortes de raisons. Mais pour moi, le spectacle qu’on présentait aurait été très différent s’il était reconnu coupable ou non coupable. Le verdict est tombé en janvier, le spectacle avait lieu en avril. Quand il a été reconnu non coupable au criminel, pour moi, il y avait toute une partie du spectacle qui n’avait plus lieu d’être. C’était plus de l’ordre des faits. Je voulais mettre en lumière le fait que bien sûr, il y avait eu erreur de sa part, mais que ce n’était qu’un infime partie du problème dans sa globalité. Une fois qu’il a été reconnu non coupable, il y avait déjà autre chose dans la tête du spectateur.»

Et si Thomas Harding avait été reconnu coupable? «Ça aurait donné un spectacle plus revendicateur, croit l’auteure. Moi, je savais rendue là que selon mon analyse non journalistique, mais quand même fouillée, son pourcentage de responsabilité était encore plus petit que ce que je pensais. Plus tu fouilles, plus tu vois les responsabilités qui n’ont pas été prises par les compagnies, par les gouvernements, etc. Et par nous en tant que citoyens. On a accès à l’information. On peut voir que certaines choses vont arriver. C’est juste une question de quand.»

Soucieuse de ne pas s’approprier le drame des Méganticois, l’auteure a au final puisé dans sa propre douleur — et le deuil de son frère — pour faire écho à celle que vivaient ses personnages.

«Ça s’exprime en termes de catastrophe, d’accident, de mort d’un proche qu’on voyait arriver, décrit-elle. Mais on s’habitue à la souffrance des autres, on s’habitue à tout. Donc quand ça éclate, il y a une difficulté à faire la différence entre la culpabilité et la responsabilité. On se dit : “ce n’est pas parce que ce n’est pas de ma faute que je n’aurais pas pu l’empêcher”. C’est un sentiment que j’ai vécu face au suicide de mon frère. Le personnage joué par Patrice Dubois le porte énormément. Mais il y a aussi beaucoup de ça dans ce que j’ai imaginé que le cheminot devait vivre au centuple chaque jour en se demandant : “qu’est-ce que j’aurais pu faire?”»

Tandis que les comédiens voyaient approcher les mains vides la date de la première, le déclic s’est fait quand ce côté plus personnel s’est déployé, estime Bruno Marcil.

«On a participé beaucoup à la discussion avec Alexia, note-t-il. Pas tant sur l’écriture que sur la portée de ce texte-là et sur les enjeux qu’on avait devant nous. L’échéance s’en venait, on n’avait pas encore de texte, on se disait qu’il fallait avoir quelque chose de respectueux, mais qui n’évite pas le sujet. Ce n’était pas notre tragédie. Alexia a livré un texte dans lequel elle a mis sa propre tragédie. Et ça, c’était important. Quand j’ai vu ça, c’était clair pour moi qu’on avait un show

La pièce «Les Hardings» est présentée à La Bordée du 28 novembre au 7 décembre.

Dans le coup dès le départ, les comédiens Martin Drainville, Patrice Dubois et Bruno Marcil ont participé à la discussion et alimenté la création.

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DU DOCUMENTAIRE À LA FICTION

La pièce Les Hardings niche quelque part entre documentaire et fiction. Dans ses recherches, Alexia Bürger raconte avoir échangé à plusieurs reprises avec les avocats du cheminot Thomas Harding. Même qu’elle a rencontré le principal intéressé une fois, un peu par hasard, pendant son procès. 

«Pour les deux autres, ç’a été des points de départ, des appels. Mais je n’ai pas creusé la relation pour me permettre d’aller dans la fiction», précise l’auteure et metteure en scène, qui a aussi nourri ses recherches en rencontrant des citoyens de Lac-Mégantic.

«Ils ont vécu de près la tragédie, ajoute-t-elle. Et ils ont un regard sur la part de responsabilité qui lui appartenait et celle qui appartenait à tout un système.»

De son côté, le comédien Bruno Marcil n’a pas souhaité rencontrer Thomas Harding dans la préparation de son rôle, un travail qu’il a pris très au sérieux. «C’est un personnage complexe, explique-t-il. C’est une charge à porter qui est énorme. Il y a eu des gens de Lac-Mégantic qui ont perdu des membres de leur famille et qui sont venus voir le spectacle. On sait qu’on joue avec un matériau très sensible et fragile. C’est beaucoup à porter. Il faut faire attention.»

Il a été question pendant un moment que M. Harding assiste à la pièce lors de sa création au Centre du théâtre d’aujourd’hui en 2018. Il s’est finalement abstenu. Se reprendra-t-il lors des prochaines séries de représentations (le spectacle est aussi repris chez Duceppe en janvier)? «S’il le fait, j’aimerais le savoir… après», laisse tomber Bruno Marcil.  Geneviève Bouchard