Martin Drainville, Patrice Dubois et Bruno Marcil sont les têtes d'affiche de la pièce Les Hardings.

Les Hardings: chassé-croisé de la culpabilité

CRITIQUE / Fascinant objet théâtral, la pièce Les Hardings d’Alexia Bürger s’est installée à La Bordée jeudi avec un dosage parfait de réflexion et d’émotion. Au cœur du spectacle, une question des plus délicates : quand la tragédie frappe, qui faut-il montrer du doigt?

Dans un lieu abstrait évoquant les ruines d’un wagon de train (saluons le travail au décor de Simon Guilbault), l’auteure et metteure en scène Alexia Bürger a eu l’excellente idée de réunir trois homonymes inspirés d’hommes bien réels nommés Thomas Harding. Nous connaissions le premier (interprété par Bruno Marcil), conducteur du train qui a déraillé à Lac-Mégantic, entraînant 47 personnes dans la mort. Bürger a découvert les deux autres en faisant des recherches sur lui. Le second (Patrice Dubois) est un chercheur et auteur néo-zélandais qui a perdu sa fille dans un accident de la route dont il se sent responsable. Le troisième (Martin Drainville) est un assureur américain spécialisé dans les pétrolières. 

À qui la faute

Nous voilà donc devant deux personnages grandement traumatisés, qui ouvrent le dialogue avec un autre impitoyablement pragmatique. Dans une démarche qui loge quelque part entre le théâtre documentaire et la fiction, on assiste à un dynamique — et parfois très drôle — chassé-croisé dans lequel le récit touchant de catastrophes personnelles s’entremêle avec tout un questionnement sur la culpabilité et la responsabilité. 

Qui doit porter l’odieux de la tragédie de Lac-Mégantic? Le cheminot qui a reconnu ne pas avoir assez appliqué de freins à main tout en respectant les procédures habituelles (il a d’ailleurs été reconnu non coupable de négligence criminelle)? Ou son employeur qui coupe depuis des années dans le personnel, la formation et l’entretien du matériel (quitte à réparer des wagons à la colle époxy)? Les gouvernements qui adoptent des lois permettant ce laxisme? Ou M. et Mme Tout-le-Monde qui cultivent la pensée magique?

La question est tout aussi captivante pour ce père, qui a laissé son ado rafistoler elle-même une vieille mobylette. Quand les freins lâchent et qu’elle entre en collision avec un camion, doit-il se sentir responsable de sa mort? 

Lorsque l’assureur s’en mêle, tout se relativise. «Quand c’est la faute à God, ça facilite les choses», observera-t-il à propos de cette fameuse notion d’«Act of God», qui élimine le besoin de pointer un responsable ou un bouc émissaire. Sa sortie sur la valeur de la vie humaine n’est pas piquée des vers non plus. 

Créée l’an dernier au Centre du théâtre d’aujourd’hui, la pièce Les Hardings révèle une auteure précise et punchée. Son texte est porté par trois comédiens solides et justes. Mention spéciale à Bruno Marcil, bouleversant dans le rôle du cheminot. Le récit de cette nuit apocalyptique de juillet et le moment où il récite le nom des 47 victimes donnent des frissons. 

La pièce Les Hardings est présentée à La Bordée jusqu’au 7 décembre.