«L’improvisation de la leçon», 2018, Impression jet d’encre et aquarelle, 150 x 261,6 cm

Les femmes constellations d'Annie Baillargeon

La féminité traverse le travail d’Annie Baillargeon comme une flèche rouge, tant dans ses performances que dans son travail plastique. Pour les œuvres qu’elle présente ces jours-ci à la Galerie 3, elle a placé toutes les femmes qui l’entourent et toutes les problématiques qui la taraudent en constellations déjantées.

Au sein des Fermières obsédées ou dans son collectif actuel, B.L.U.S.H., Annie Baillargeon se plonge dans des explorations sauvages où la construction et l’image de soi sont des questions jamais résolues. Comment se débarrasser des clichés, des lieux communs, de la pression sociale, des images martelées dans l’espace médiatique? Comment combiner les différentes versions de soi sans perdre de vue l’essentiel?

Ces préoccupations continuent de l’habiter lorsqu’elle mène des séances de prises de vue dans son atelier. Elle crée chaque fois un décor, revêt un costume, puis enchaîne une série d’actions avec des accessoires choisis pendant une heure, voire plus, pendant que son collaborateur de longue date, Étienne Boucher, prend des clichés. L’artiste se retrouve alors avec un nombre vertigineux d’images, qu’elle laisse dormir un temps. «Puis je garde les meilleures photos, je vois les interactions qui peuvent se créer entre les unes et les autres et je recompose une scène», explique-t-elle. «Comme j’ai fait beaucoup de performances collectives, on dirait que j’ai besoin, dans le montage, de créer des interactions.»

Le résultat est imprimé, puis elle y ajoute de l’aquarelle et des finis glacés. Ses interventions, plus timides sur les dernières œuvres présentées à Québec, s’affirment maintenant davantage. La peinture y est lancée en giclées, on sent davantage le geste, comme s’il s’agissait d’un épilogue à sa performance devant l’objectif. 

«Les ruines des affamées 1», 2018, Impression jet d’encre sur papier photo archive, aquarelle et acrylique. 150 X 261,6 cm

«Je me suis inspirée des obsessions féminines, de tout ce qui a trait à la féminité, de toutes les femmes que je connais et de celles que j’observe», indique Annie Baillargeon. Ses pensées déboulent en vrac pendant que nous déambulons devant les œuvres:  la maternité, le rapport à l’image, la beauté, l’anorexie, la boulimie, l’avortement, l’accouchement, le viol, la toxicomanie, la surenchère… et cette impression, toujours, de patauger, de se débattre. 

Dans un décor noir de suie mais constellé de ballons gonflables, on remarque plusieurs visages éclairés par la lueur d’un téléphone. «Instagram et d’autres médias du genre montrent une certaine façon d’être. L’obsession du téléphone, de se prendre soi-même en photo, d’être dans des décors et d’inventer son propre monde est plutôt malsaine», note-t-elle. 

Dans un autre décor, d’un blanc aveuglant cette fois, on la voit, dans une robe de satin rose, s’enfouir la tête dans des amas de rubans colorés, des pelotes géantes de fils festifs, comme pour s’étourdir. On remarque la dinde crue, le couteau, puis les ballons crevés dans une explosion de pigments mauve, qui salissent et recouvrent tout. «C’est la dissection, la digestion du décor», résume Annie Baillargeon.

Pour la première fois, elle a invité sa fille à jouer avec elle devant la caméra. «Comme je parle de féminité, je trouvais que ça allait de soi. Je l’ai fait avec délicatesse, sans montrer son visage, souligne-t-elle. Je voulais que ce soit un jeu, comme une projection de moi-même.» Montrer l’enfant en elle et l’avenir en même temps. Dans cette leçon insolite, où la petite dessine des poils et des cicatrices sur le corps de sa mère, on ne sait plus qui éduque l’autre. Les rôles se renversent. «Je crois que ce seront nos filles qui nous diront comment elles veulent vivre, comment elles conçoient la féminité», indique Annie Baillargeon.

Ses mélanges de symboles, de corps et d’énergie brute, qui se déploient en très grands formats, nous avalent. On y célèbre la dissection des faux-semblants dans d’étranges rituels.  

Lors de ses séances photos, Donald Trump venait d’accéder à la présidence et le mouvement #moiaussi était à son apogée. «J’étais baignée là-dedans et je me suis aperçue qu’à 40 ans, j’étais prête à aborder des problématiques de front», souligne l’artiste. 

Jusqu’au 11 novembre à la Galerie 3, 247, Rue Saint-Vallier E, Québec. Info: 581 700-0130