En tirant deux coups de feu d’une arme prohibée pour défendre son homme, Qiao (Zhao Thao) écope de cinq ans de prison

Les éternels: Une beauté millénaire ***

CRITIQUE / Jia Zhangke est l’un des rares cinéastes chinois (avec Zhang Yimou) dont les films se rendent jusqu’à nous. Dans le contexte de l’explosion des frontières et de la montée en puissance de l’Empire du Milieu, leur présentation revêt une importance capitale. Parce que sous le couvert d’un récit sur les déconvenues amoureuses, Les éternels (Jiang Hu Er Nv), présenté en compétition à Cannes 2018, dépeint implicitement la Chine contemporaine et ses classes sociales — avec un magnifique portrait de femme forte en prime.

Ce nouveau long métrage s’inscrit dans la même veine allusive qu’A Touch of Sin (prix du scénario à Cannes en 2013). Cette chronique débute en 2001 alors que Bin (Liao Fan) est chef de la pègre locale de Datong, dans la province rurale du Shanxi, en pleine mutation socio-économique. L’impétueuse Qiao (Zhao Thao) prend sa défense lors d’une attaque par une bande de jeunes motards. En tirant deux coups de feu d’une arme prohibée, elle écope de cinq ans de prison.

La jeune femme découvre à sa sortie que son homme ne l’a pas attendue… Dans l’espoir de la retrouver, elle fait un périple jusque dans la région du barrage des Trois Gorges et de ses somptueux paysages. Qiao commet de menues escroqueries le temps de poursuivre son enquête sur son roi déchu et ruiné...

Jia Zhangke a écrit pour sa muse (c’est leur huitième collaboration) un rôle de femme forte, une batailleuse débrouillarde et déterminée. Zhao Thao livre une performance sensible, toute en intériorité.

C’est l’élément fascinant de ce drame, parsemé de pointes d’humour, qui s’étire en longueurs, surtout dans le deuxième acte.

Comme ses contemporains, du moins de ce qu’on peut en voir ici, Jia Zhangke est un cinéaste de la contemplation. Ce qui n’empêche pas la sophistication. Certains de ses plans-séquences sont minutieusement chorégraphiés — de toute beauté.

Le tout se conclut en 2017, dans la Chine moderne. Le cinéaste aura illustré l’évolution d’une femme indépendante, mais aussi celle du pays de Xi Jinping. Il y a une part documentaire dans la démarche. Qui s’avère très révélatrice.

La Chine devrait ravir le titre de superpuissance aux États-Unis dans un avenir plus ou moins rapproché. Les films de Zhangke permettent de mieux comprendre la complexité de cette civilisation millénaire dont le poids démographique et économique va jusqu’à modifier la façon de scénariser des superproductions à Hollywood, qui servent depuis la Seconde Guerre mondiale à imposer l’hégémonie culturelle américaine.

Un bienvenue dépaysement.

Au générique

Cote : ***

Titre : Les éternels

Genre : Chronique

Réalisateur : Jia Zhangke

Acteurs : Zhao Tao, Liao Fan, Feng Xiaogang

Classement : 13 ans +

Durée : 2h21

On aime : la réalisation attentive. L’interprétation sensible. Le portrait implicite de la Chine.

On n’aime pas : les longueurs.