Marie-Nicole Lemieux et Karina Gauvin seront en concert le 29 juillet au Domaine Forget.

Les cantatrices causent

Marie-Nicole Lemieux et Karina Gauvin se retrouveront ensemble cet été le temps d'un récital au Domaine Forget et l'occasion était trop belle pour ne pas tenter de les avoir ensemble au bout du fil. Il en a résulté une entrevue atypique, traversée de grands éclats de rire, de souvenirs et de confidences, où notre journaliste s'est faite très discrète, laissant la parole aux deux cantatrices, grandes amies et grandes artistes.  
Elles rient, s'interrompent, renchérissent, racontent. Lorsque Marie-Nicole Lemieux et Karina Gauvin se retrouvent, on a envie de simplement les écouter. De les relancer, l'air de rien, sur leurs premières rencontres, grâce à leur professeure Marie Daveluy, sur leur premier concert ensemble, donné à New York peu après le 11 septembre 2001, sur leur amitié et sur leur amour de la musique.
La carrière de Karina Gauvin avait déjà démarré lorsque les deux femmes se croisent pour la première fois, au conservatoire de Chicoutimi. «Tu avais ta robe noire et orange et tu étais dans la tournée des Jeunesses musicales. Tu venais de remporter le prix de Radio-Canada. T'étais arrivée, tu cherchais les coulisses et je t'avais dit : ''C'est par là!''», raconte Marie-Nicole Lemieux avec son expressivité habituelle. Lors d'une autre visite, la contralto se souvient d'un compliment que lui a adressé celle qui deviendrait son amie, après l'avoir entendue chanter. «Tu m'avais dit "Tu es la Terre!", ou quelque chose comme ça.»
Karina Gauvin est plus posée que son amie, au bout du fil, en ce petit matin de semaine. Mais elle ne peut faire autrement que de sauter dans le train. «Ce que tu ne sais peut-être pas, lui répond-elle, c'est qu'avant de t'entendre live, Marie [Daveluy] m'avait fait jouer une cassette. J'avais juste dit "wow". C'était magnifique. J'avais la bouche grande ouverte en l'écoutant.»
Vous l'aurez compris, leur amitié s'est construite sur une grande admiration mutuelle et une certaine complémentarité. L'exubérance chaleureuse de la contralto répond à la tempérance pétillante de la soprano. Sur scène, c'est magnétique. Leur évidente connexion ravit. «La première fois qu'on a chanté ensemble, ça a été automatique, on est capables de coller nos fins de phrases, les dernières consonnes, sans se regarder», indique Marie-Nicole. «C'est très étrange, ça arrive rarement dans le monde musical. On n'a pas besoin de parler, on a seulement besoin de faire», renchérit Karina. 
Requiem à New York
Le contexte de cette «première fois» était très particulier. Les deux cantatrices chantaient dans le Requiem de Mozart, au Lincoln Center, sous la direction de Bernard Labadie, peu après les attentats du 11 septembre 2001. «C'était irréel de voir toutes ces affiches de personnes recherchées, partout dans la ville. Il y avait une espèce de silence, très étrange pour la ville de New York. Nous étions dans un drôle de monde, très onirique, comme si une chape de plomb était tombée sur la ville», raconte Karina. 
Marie-Nicole, elle, avait remporté le Concours musical international Reine-Élisabeth-de-Belgique un an plus tôt et était au bout du rouleau. «J'étais là et je n'étais pas là. En même temps, j'étais tellement impressionnée par l'ampleur du contrat de l'événement, c'était immense. Je devais livrer la marchandise. Après ça, j'ai décidé de prendre un repos de cinq semaines, j'ai tout annulé. Je l'écoute souvent ce Requiem-là, c'est tellement beau, mais c'est comme si j'entendais quelqu'un d'autre chanter.»
Les deux femmes rentrent ensemble au Québec en autobus et engagent un dialogue libérateur, pour évacuer la tension. «On avait ri tout le long! Je pense qu'on a rendu tout l'autobus fou, il y en avait plusieurs qui n'étaient plus capables de nous entendre», raconte Marie-Nicole en riant de plus belle. «L'élastique a lâché», ajoute Karina.
Leur amitié est une affaire de plaisir, de mots, de bienveillance et de simplicité, qui se tricote depuis plus de 16 ans maintenant. «On a du fun. On aime bien manger. Quand on mange quelque chose de bon, on dirait que ça devient contagieux, que les gens autour ont envie de se joindre à nous autres», illustre Marie-Nicole. 
Professionnellement, elles ont eu le bonheur d'enregistrer un disque de duos de Handel avec l'orchestre Il Complesso Barocco d'Alan Curtis, Streams of pleasure, paru en 2011. «C'est vraiment un highlight», souligne Karina. «Mais paradoxalement, on ne l'a jamais fait en concert», note Marie-Nicole. «Ils n'arrivaient pas à nous avoir ensemble», explique Karina. «C'est toujours un peu ça le problème, conjuguer les deux horaires...» «On va y arriver, c'est lancé dans l'univers.» Lorsqu'elles disaient que l'une finit la phrase de l'autre, ce n'était pas des blagues. «On a eu vraiment du plaisir à faire l'enregistrement, il fallait nous arrêter, on avait tendance à se mettre à rire et à jaser», conclut Karina, ce qu'on croit sans peine.
En concert, elles ont aussi chanté La Passion selon saint Matthieu et Solomon avec les Violons du Roy, ainsi que Jules César avec Alan Curtis, une expérience qui a beaucoup marqué Marie-Nicole Lemieux. «C'était à Vienne, Karina fait une Cléopâtre magnifique avec sa robe bleu royal. À la fin de tout, on chante un duo ensemble. La réaction des gens était incroyable. On n'avait pas encore fini et les gens se sont mis à crier, mais à crier... Il y avait une espèce de jubilation.» Karina renchérit : «Quand on chante ensemble, ça fait souvent ça. Nos deux voix mises ensemble créent quelque chose de plus, qui nous dépasse.» Elles n'ont toutefois jamais chanté ensemble dans un opéra complet, avec mise en scène, scénographie, etc. «Avis aux entendeurs!» s'exclament-elles. 
Du chant, pourtant, elles se parlent rarement. Même si elles sont conscientes de partager le respect de la musicalité et un certain esthétisme hérité de leur mentore Marie Daveluy. 
Pour le récital qu'elles présenteront au Domaine Forget à la fin juillet, elles chanteront Gounod, Mendelssohn, Schumann... «Juste du beau. Très varié.»
À part la musique?
Une carrière comme celle de Marie-Nicole Lemieux (MNL) et Karina Gauvin (KG) implique beaucoup de répétitions, de déplacements, de récitals, de concerts, de représentations. Mais que font les chanteuses lorsqu'elles ne chantent pas? Ont-elles du temps pour autre chose?
MNL Je dirais ma petite famille, la vie quotidienne. Ça devient presque fascinant de se lever à 7h du matin pour aller à l'école. Ça crée une espèce d'ancrage. J'aime aussi beaucoup la lecture scientifique et historique, les magazines. Et évidemment, Netflix nous aide à passer des nuits moins seules quand on est loin. Bouger, aussi, c'est important. J'ai recommencé à faire de la natation et de la course ou disons, de la marche rapide. Ça m'aide énormément.
KG La natation, ça a toujours été mon truc. Quand je voyage, je trouve ça difficile de ne pas pouvoir nager. Je suis aussi une collectionneuse de tissus intéressants, rares, anciens, c'est mon petit dada.
MNL Ça te rejoint beaucoup, parce que tu es quelqu'un de très sensuel, le toucher pour toi est très important. Tu aurais pu être artiste visuelle. Et tes parapluies!
KG Oui, comme les tissus, j'en ramasse un peu partout quand je voyage. Il faut vraiment que je fasse attention au poids de mes valises. 
Ici, nous avons pris la peine de souligner aux deux amies que depuis le début de la conversation, Marie-Nicole Lemieux ne manque jamais une occasion de souligner ce que portait sa consoeur dans telle ou telle occasion, ce qui témoigne aussi d'une certaine sensibilité aux tissus.
KG Elle a vraiment une mémoire phénoménale.
MNL Une mémoire visuelle, en fait. Je suis assez sensible à la beauté. Mais retenir des noms, c'est terrible. C'est photographique. Je vois les partitions quand je chante. Ça aide.
Kg Je me souviens, on était en Italie, en session d'enregistrement, et on avait eu une demi-journée de congé. On était allées à Venise. Marie-Nicole est comme un jukebox. Lorsqu'elle décide qu'elle va se mettre à chanter des tounes pop, elle a tout ça dans sa tête, et ça sort.
Destins croisés
Le destin de nos deux cantatrices québécoises de renommée internationale n'était pas tout tracé d'avance. Au moment d'atteindre l'âge adulte et de faire des choix de carrière, il n'était évident ni pour l'une ni pour l'autre que le chant classique était la voie à suivre. 
Karina Gauvin a d'abord été admise à l'Université McGill en histoire de l'art. «Je chantais quand même dans un choeur, le Concert Choir, raconte-t-elle. Un moment donné, la Faculté de musique allait présenter Come Ye Sons of Art, de Purcell et la directrice faisait passer des auditions pour les solos. J'ai vu ça sur le babillard et je me suis dit que je devais y aller. Elle me l'a donné. J'ai su beaucoup plus tard que ça avait fait toute une histoire parce que je n'étais même pas étudiante en chant. Ensuite, la directrice m'avait dit que je devrais vraiment songer à changer de branche.»
Elle décide de s'inscrire au Conservatoire, malgré la désapprobation de ses parents. «Ils n'étaient pas du tout d'accord. Ils ne sont pas venus m'entendre chanter de toutes mes études. Je crois que c'était surtout de l'inquiétude, parce que ça vient avec une vie précaire, ce n'est pas stable, on ne sait pas si on va faire sa place. Marie Daveluy a vraiment été comme une mère pour moi pendant toutes ces années-là. Elle m'a beaucoup supportée. Ils sont venus à la toute fin, à mon concours.» Au bout du fil, un long silence. Et maintenant ? «Maintenant, mon père n'est plus, mais ma mère est très fière.»
Marie-Nicole Lemieux prend le temps de réfléchir avant d'intervenir. «C'est une image de la force tranquille que Karina a. Elle a un côté très doux, mais en fait, elle est une grande force de la nature. Moi, on parle de mon côté exubérant, mais je ne sais pas si j'aurais été capable de faire ce qu'elle a fait. J'ai toujours eu le soutien de mes parents, et pourtant à tout bout de champ, je voulais lâcher.»
La contralto avait d'abord un intérêt pour la musique populaire. «Mais il était hors de question que je fasse carrière là-dedans», indique-t-elle. «J'aimais la musique classique profondément, qui venait chercher une partie de moi qui était au-dessus, qui allait chercher une strate supérieure de mes sentiments, une plénitude. Lorsque je chante du classique, je chante avec tout mon corps, ce n'est pas pareil.»
Pas peur de se lancer dans une avenue précaire, elle opte d'abord pour un DEC en sciences de la nature au cégep de Saint-Félicien. «J'avais arrêté toute forme de musique parce que je n'avais plus le temps. Après six mois, je me sentais asphyxiée, comme si je ne respirais plus, comme si on me prenait à la gorge. J'ai dit à mes parents qu'il fallait que j'essaie. Ils ne savaient même pas que je voulais être chanteuse d'opéra. Je leur avais fait écouter O don fatale de Eboli, chanté par Shirley Verrett, dans le salon, et j'ai dit que c'est ce que je voulais faire. Au premier concert de classe, ma mère m'a dit que j'étais à ma place.»
Le projet Baudelaire de Marie-Nicole Lemieux
Cet été, l'ambassadrice du Festival international du Domaine Forget n'offrira pas un, mais deux concerts d'exception, placés sous le signe du bonheur. Le lendemain de son récital avec Karina Gauvin, Marie-Nicole Lemieux offrira les mots de Baudelaire aux mélomanes.
«La source d'inspiration des compositeurs, c'est la poésie. La littérature est liée d'office à la musique. Je suis tombée dans la poésie quand j'étais adolescente et j'ai toujours aimé ça. Je me souviens, au secondaire, je me promenais avec mes livres de poésie, les larmes dans les yeux», raconte la contralto sur un ton tragi-comique.
Le concert baudelairien est une initiative du Musée d'Orsay, à Paris, qui lui a proposé de créer un projet avec un comédien. «Avec Raymond Cloutier, on a créé notre mouture québécoise. Les chants sont les mêmes, mais les textes autour ont changé», indique-t-elle. «Moi, ce qui me porte énormément, en récital ou à l'opéra, c'est ce qu'on raconte, c'est ce qu'on dit, c'est le fil conducteur. La musique transcende tout ça, exprime l'inexplicable.»
Le spectacle sera en formule d'une heure, sans pause et sans applaudissements. «Ça crée une bulle de calme où, vraiment, on se laisse porter», constate-t-elle.
Le festival du Domaine Forget en cinq temps
1. Concert d'ouverture avec les Violons du Roy, samedi 17 juin, 20h, avec Mathieu Lussier (chef), Laurent Lefèvre (basson) et Krisztina Szabó (mezzo-soprano)
2. Journée arts sans frontière, samedi 24 juin, avec Louis Lortie (piano), cours de maître public, concert avec la chapelle musicale Reine-Élisabeth, concert-apéro
3. Signé Brahms, Rossini, Schubert, vendredi 7 juillet, 20h, avec Jennifer Larmore (mezzo-soprano), Vera Beths (violon), Steven Dann et Max Mandel (altos), Kenneth Slowik et Richard Lester (violoncelles), Jean Michon (contrebasse) et Pedja Muzijevic (piano)
4. Marie-Nicole Lemieux et Karina Gauvin, samedi 29 juillet, 20h, avec Marie-Nicole Lemieux (contralto), Karina Gauvin (soprano) et David Zobel (piano)
5. Orchestre symphonique de Québec, samedi 5 août, 20h, avec Jacques Lacombe (chef) et Midori (violon)