Appropriation no 1 – se souvenir de Thomas de Keyser, 2018

Les belles étrangetés de Claudie Gagnon

Claudie Gagnon maîtrise l’art des oxymores. Elle conjugue habilement le beau et le monstrueux, le bâtard et le sublime, le contemporain et l’ancien. Contrefaçons, son premier solo à la Galerie 3, ne fait pas exception; des tableaux incongrus de l’histoire de l’art portent la patine humoristique décalée des séances de studio de photo des grandes surfaces.

Après tout, est-il plus désuet de se faire tirer le portrait chez Walmart en famille, dans des mises en scène douteuses, que de perpétuer la tradition du tableau vivant?

«Je m’intéresse aux studios de photos, à cette pratique en train de disparaître et au côté un peu figé du résultat», souligne Claudie Gagnon.

L’été dernier, elle a transformé la Galerie 3 en studio. Pour chaque réinterprétation souhaitée, elle a écrit un scénario, dirigé ses modèles, leur a croqué le portrait et en a tiré des centaines de clichés. Ce printemps, elle expose sa meilleure sélection, encadrée sous verre et sertie de poudre d’or.

En parcourant la galerie, le visiteur a l’étrange impression que les personnages le suivent du regard, comme s’il se trouvait dans un château hanté. Claudie Gagnon a d’ailleurs collé ou redessiné plusieurs yeux sur ses photographies, ce qui en exacerbe l’étrangeté.

Devant la collection hommage aux peintres oubliés, l’érudit reconnaîtra les quatre messieurs à collerettes du Néerlandais Thomas de Keyser. L’observateur s’attardera aux positions singulièrement bizarres des mains, aux cotons ouatés noirs que portent les modèles et à la bâtardise des accessoires (patates et fils de téléphone) qu’ils tiennent le plus sérieusement du monde.

Devant le portrait de famille inquiétant et insolite Appropriation no 7, à Ken Currie (respect) on se prend à penser au jeu Clue, aux protagonistes des romans d’Agatha Christie ou à l’affiche possible d’une pièce de théâtre hyperréaliste présentant un drame familial tordu.

Des personnages du graveur symboliste Odilon Redon — homme-cactus, ninja aux géraniums et autres superhéros improbables — semblent apparaître dans la nébuleuse de poudre d’or, appliquée sur la photographie et sur la vitre de l’encadrement. «Ça me permettait d’abstraire l’espace et en même temps de lui donner une profondeur infinie», explique Claudie Gagnon.

Claudie Gagnon, Les fantômes de Goya no2, 2018

Les «fantômes» de Goya, inspirés des horreurs de la guerre espagnole, «que le peintre caricaturait pour mieux les faire passer» apparaissent en camisoles, la clope au bec, en sciant le dos d’une vieille dame. «Sauf la cigarette, c’est une citation intégrale», assure l’artiste.

Elle a puisé dans son habituel bric-à-brac pour créer les costumes et accessoires des protagonistes. Le médium photographique et les rehauts de peinture contribuent à donner de la splendeur aux rebuts. Le gigantesque lac de fleurs d’un hommage à Jean-Louis Forain (contemporain de Toulouse-Lautrec apparemment friand des rapports glauques entre les danseuses et les hommes du monde) est en fait une marée de mouchoirs en papier.

Papillons, soucis et allergie, 2018

L’œuvre Papillons, soucis et allergies, «la seule où il n’y a pas de référence directe à une toile», note Claudie Gagnon, met en scène une petite famille royale, décorée de fleurs fanées, de couronnes de pacotille et de splendides papillons de papier. L’incartade filtre avec son univers théâtral et n’est pas sans rappeler la pièce Vie et mort du Roi boiteux de Jean-Pierre Ronfard.

La petite pièce au fond de la galerie accueille trois suspensions miniatures conçues avec des pipettes de laboratoire, des cheveux, du fil métallique, des insectes naturalisés, des images anatomiques… Les minilustres, presque des veilleuses, dira l’artiste, ont elles aussi des yeux inquiétants. «Ça donne l’impression que l’œuvre nous regarde. C’est un peu intimidant», constate Claudie Gagnon en laissant échapper un rire.

Jusqu’au 10 juin, à la galerie 3, 247 rue Saint-Vallier Est.