Nicolas Laverdière et Jasmin Bilodeau de BGL (Sébastien Giguère était absent)

L’épastrouillant retour du trio d'artistes BGL

Alibabesques, épastrouillants, lenticulaires; les créations joyeusement éclatées du trio d’artistes en arts visuels BGL offre une vision décalée du monde qui nous entoure. Pour leur exposition «Grand écart», qui met fin à 10 ans d’absence à Québec pour une exposition solo, le trio de Québec mondialement connu déploie leur heureux amalgame de magique et de factice dans un parcours inédit.

BGL recycle, réinvente, réutilise les matériaux et les bouts d’installation, comme si décliner une idée en multiples variations, dans différents lieux, leur permettait vraiment d’aller au bout de celle-ci. Le parcours proposé jusqu’au 20 décembre à la Galerie 3 amalgame les rails à faire dégringoler la monnaie de leur installation Canadassimo (Biennale de Venise), le brasier factice de Spectacle + Problèmes (Nuit Blanche de Paris, Mac Val, London Museum), le mur de briques imprimé sur des stores horizontaux de Mini-Zeitgeist (Kunsthalle Arbon, en Suisse) et plusieurs sculptures, dont Born Again, une des déclinaisons de leur Darth Vador liquéfié.

Jasmin Bilodeau, Sébastien Giguère et Nicolas Laverdière ne se sont toutefois pas contentés de juxtaposer les morceaux. Ils ont plutôt tenté, en portant attention au moindre détail, en redimensionnant les pièces et en construisant de nouveaux lieux, du plancher au plafond, de créer un labyrinthe aux ombres belles et inquiétantes, aux contrastes marqués et aux foisonnantes pistes de réflexion.

Dès l’entrée, les visiteurs attentifs remarqueront que quelque chose se trame à gauche, mais seront probablement plus enclins à gravir les quelques marches devant eux et à découvrir ce que cache un mur de gypse — en pleine construction au moment de notre passage, mardi. «On n’est pas nerveux», lance en souriant Norbert Langlois, copropriétaire de la Galerie 3. Confiant envers son trio vedette — et amis de longue date —, le galeriste a laissé carte blanche à BGL qui s’est lancé dans un ambitieux chantier.

Canadassimo (Le Réseau) à la Biennale de ­Venise

Les faux murs de briques en stores ont permis à BGL de créer des murs facilement transportables pour reconfigurer l’immense stationnement couvert de Kunsthalle Arbon. «Je ne crois pas que ça [ces murs] aurait existé si on n’avait pas eu ces contraintes», indique Nicolas Laverdière, faisant aussi remarquer que depuis quelques années, le trio multiplie les images lacérées. Stores ouverts, les briques disparaissent, stores fermés, le dispositif ressemble à s’y méprendre à un vrai mur. Cette illusion d’optique mécanique est créée à partir d’un élément typiquement domestique, créé en industrie, mais modifié de manière artisanale, avec une minutie maladive — un processus typiquement BGL, dont on trouve de nombreux exemples dans l’exposition.

«Esprit de bricolage»

Le réseau de rails où les visiteurs pourront faire débouler des pièces de monnaie aboutit à la sculpture du Troubadour, un joueur de guitare fait de bâtons de popsicle coulés en bronze. Les pièces, dont la descente produit des sons scintillants et acérés, finiront leur course en faisant tinter une clochette dans le chapeau de l’artiste. Le collage non prévu des deux éléments (les rails et l’artiste) donne une nouvelle signification à la dégringolade de la monnaie initiée à Venise. L’aumône crée un mouvement presque cosmique au-dessus de la tête des visiteurs, qui devront prendre garde à ne pas s’y empêtrer. Sans compter que la monnaie est, elle-même, en voie de disparition, note Jasmin Bilodeau.

Troubadour

On passe ensuite au «salon», où un tableau en rideaux de bambou, baptisé Jamaïque numérique, qui s’inscrit dans la série Lenticulaire cubain, sera posé sur un socle qui rappelle un meuble télé. Des lignes de couleurs peintes à la main sur les rideaux recréent le motif d’un écran de veille. «Comme il y a deux rangées de bambou, il y a un effet de miroitement», souligne Jasmin Bilodeau. Artisanal et technologique, écranique et ethnique... des idées justement rassemblées dans les titres susmentionnés. 

Demi-tour pour se retrouver devant deux sculptures: Born Again, où on ne sait trop si la figure cruelle et sombre du père de Luke Skywalker se liquéfie ou s’apprête à se reformer, et Le porteur d’eau, où deux vieux seaux de plastique, remplis à ras bord, tiennent en équilibre sur une vieille branche (coulée en bronze). «C’est un travail difficile et laborieux de couler du bronze pour arriver à un résultat d’apparence banale, qui ne nous amène pas dans le merveilleux», explique Norbert Langlois. Les détours et détournements de BGL transforment les pistes de réflexion en rhizomes — pour peu qu’on veuille bien aller au-delà des apparences.

Born Again de BGL

Un autre mur de stores, simulant une porte métallique cette fois, cache l’escalier qui permettra d’aller déposer des pièces dans les rails. La dernière surprise est flamboyante. La taille du brasier spectaculaire de Spectacle + Problèmes a été adaptée à une pièce aux vitres noircies. «Les ventilateurs et la braise s’allument, ce qui donne l’impression d’être devant un feu de cinéma, puis tout à coup, la lumière de la salle s’allume, ce qui permet de voir le mécanisme, le côté factice et la matérialité de tout ça», indiquent les artistes. 

Sous l’effet néon, vif et cru, l’amas de matériaux récupéré perd toute sa superbe. L’émerveillement succède à la désillusion, dans un cycle qui tourne en boucle. 

Spectacle + Problèmes

«L’esprit de bricolage, le jeu de l’illusion revient toujours dans notre travail», note Nicolas Laverdière. Le résultat lui, est «alibabesque», pour citer le président (absent) de BGL.inc (Sébastien Laverdière pour ne pas le nommer). La caverne d’Ali Baba a effectivement le même caractère éblouissant et inquiétant que l’installation que nous venons de traverser. Le galeriste préfère le terme «épastrouillant» (surprendre fortement, ébahir), qui cadre drôlement bien avec le travail du trio. 

Le texte de présentation de l’exposition, signé par BGL, illustre assez bien les multiples résonnances de ce périple: «À voir (ou explorer c’est selon chacun/e), une farandole d’œuvres de nos années de camaraderie en ondulations (comme tout ce qui avance et se déplace). Tel un lombric qui creuse des galeries, nous y voilà, avançant dans la nôtre. Dans ce nouveau terrier: creuser des certitudes jamais atteintes. Trouver des réseaux consensuels menant à la réussite. S’amuser des choix et du dessin formé dans l’espace. Poursuivre nos recherches, en saisir la chance. Et, au bout du compte, espérer toucher à une certaine grâce.»

Jusqu’au 20 décembre au 247 Rue Saint-Vallier E, Québec. Info: bravobgl.ca et www.lagalerie3.com

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UNE PORTE SUR UNE NOUVELLE ÈRE

En allant visiter l’exposition Grand écart de BGL, les habitués de la Galerie 3 remarqueront dès l’entrée que l’élégant «3» blanc qui orne la porte vitrée s’est dédoublé. À gauche, sur une vitre noircie, un autre «3» est sillonné de craquelures. L’effet rappelle la poésie friable de La force de l’impact, leur hommage à Borduas, qui fait partie de la collection du Musée national des beaux-arts du Québec. «C’est comme s’il y avait un miroir, un passage secret dans la galerie qui nous amène ailleurs, dans une autre dimension», avance Norbert Langlois, copropriétaire de la Galerie 3. L’analogie est bonne, puisque l’espace adjacent à la galerie a servi de chantier à BGL et est maintenant intégré, à l’état brut, à l’espace d’exposition. Après le solo du trio de Québec, Abdelilah Chiguer et Norbert Langlois comptent rénover ce nouvel espace et agrandir leur local. Moins de quatre ans après son ouverture, la Galerie 3 aura donc doublé sa superficie. «D’autres projets s’en viennent, mais ça nous permettra surtout de présenter davantage d’œuvres», indique M. Langlois.