«Autodafé V», 2018, Acrylique sur toile, 139 x 202 cm

Le temps suspendu de Paul Béliveau

Paul Béliveau est un marathonien. Il poursuit des séries porteuses qui se déploient sur des années de travail et qui évoluent au fil de ses réflexions sur l’évolution des idées et les civilisations. L’exposition «Les intermittences», qu’il présente à la galerie Michel Guimont, permet de prendre le pouls de son corpus tentaculaire et riche en références littéraires.

En plus de 40 ans de pratique, Paul Béliveau a constitué tableau par tableau une bibliothèque utopique, où les livres censurés «coule[nt] en flammes au milieu du lac Léman, pendant qu[’il] descend au fond des choses». L’envie de revisiter nos classiques nous prend en parcourant les titres des livres qu’il met en scène sur la toile.

En 2013, dans l’ancien édifice désaffecté du YMCA, où s’élèvera bientôt le Diamant, il faisait partie de l’exposition à quatre têtes Le ravissement du désordre. Ses Autodafés monumentaux rassemblaient des livres d’auteurs mis à l’index, troués de balles ou grugés par les flammes. Chez Guimont, il a rassemblé des auteurs honnis du régime nazi, dont Brecht et Hemingway. La destruction par le feu d’œuvres et de livres revient dans l’histoire par intermittences (d’où le nom de l’expo), comme des atteintes répétées à la mémoire.

«Je suis un homme fait de tous les hommes, pour reprendre les mots de Sartre. J’ai besoin de la culture des autres», dit Paul Béliveau.

D’autres sélections littéraires inventées, plus pop et nettes, créent par exemple un cycle autour de la vie et du livre À la recherche du temps perdu de Proust, dont Béliveau est un grand fan, alors que Malraux, Hergé et Da Vinci se répondent dans une autre composition. Le peintre puise à l’ensemble des connaissances humaines couchées sur papier, un corpus vertigineux et inépuisable. «Je suis un homme fait de tous les hommes, pour reprendre les mots de Sartre. J’ai besoin de la culture des autres», indique-t-il.

«Autopsie: Albertine disparue», 2018, Crayon sur papier Fabriano, 49 x 36 cm

L’artiste a effectué un retour à son premier médium en dessinant des pages couvertures (brûlées, mais réelles, cette fois) de publications de la NRF de Gallimard. «Je les appelle les Autopsies, parce qu’il n’y a pas de taches, c’est vraiment un travail chirurgical», souligne Béliveau. Du dessin, il aime la relation au temps — continue — par rapport à celle, interrompue, de la peinture à l’huile, où il faut attendre de longues heures entre les couches.

D’autres petits formats, baptisés In Memoriam, sont peints sur toile de lin brut.

«Capture: Lumahai Beach 02», 2017, Huile sur papier marouflé, 30 x 51 cm

De nouvelles Captures

En plus de puiser à la littérature et aux écrits des penseurs, Paul Béliveau se nourrit aux images des grandes catastrophes, qu’il repique sur le Web. Waldo Fire Canyon, Glacier Hubbard, Lumahai Beach, Fort McMurray ou encore la migration des ours polaires s’ajoutent à la série Captures, amorcée en 2011 et présentée pour la première fois à la galerie Tzara, maintenant fermée. Ces huiles sur bois, encastrées dans des cadres de béton, inscrivent les drames qui défilent dans le flux des nouvelles dans une certaine pérennité. Pour faire naître la réflexion, il faut parfois peser sur pause.

Jusqu’au 22 avril au 273, rue Saint-Paul, Québec.