Kirill Serebrennikov à son procès, vendredi.
Kirill Serebrennikov à son procès, vendredi.

Le réalisateur russe Serebrennikov écope de trois ans de prison avec sursis

Maria Panina
Agence France-Presse
MOSCOU — Le réalisateur et metteur en scène Kirill Serebrennikov, personnalité célébrée du milieu artistique russe, a été condamné vendredi à Moscou à une peine de trois ans de prison avec sursis pour détournements de fonds dans une affaire controversée.

Ce dossier, qui a été ouvert il y a trois ans, a été considéré par les partisans du réalisateur comme une affaire politique mettant à l’épreuve de la liberté artistique en Russie.
«La réhabilitation de Serebrennikov est possible sans peine réelle» de privation de liberté, a estimé la juge Olessya Mendeleïeva, qui l’a aussi condamné à une amende de 800 000 roubles (15 000 $) et à trois années de mise à l’épreuve.
Le parquet avait requis six ans de prison ferme contre l’artiste qui a toujours rejeté les charges retenues contre lui. À l’annonce du jugement, les centaines de ses partisans réunis devant le tribunal Mechtchanski de la capitale russe ont réagi par des applaudissements, ayant craint une lourde peine d’emprisonnement.
«Un immense merci pour votre soutien et pour le fait que vous croyez en notre innocence», a lancé Kirill Serebrennikov, 50 ans, à la sortie de l’audience, masque de protection noir sur le visage.
«Respectez la distanciation sociale, ne vous contaminez pas les uns les autres ! Car il faut se battre pour la vérité», a-t-il ajouté, devant la foule de ses soutiens et des journalistes.
Directeur artistique du Centre Gogol, un célèbre théâtre moscovite, réalisateur du film Leto remarqué au Festival de Cannes et metteur en scène, il a été condamné pour le détournement entre 2011 et 2014 d’environ 129 millions de roubles (2,5 M$ au taux actuel) de subventions publiques à des fins d’»enrichissement personnel».
«Même si c’est du sursis, c’est terrible. Mais il sera libre et va pouvoir continuer à créer. Et ça, c’est magnifique !» a déclaré à l’AFP Kirill Mintsev, créateur de costumes au Centre Gogol.
Deux autres accusés dans cette affaire, Iouri Itine et Konstantin Malobrodski, se sont vu infliger des peines avec sursis de deux et trois ans respectivement. Une dernière, Sofia Apfelbaum, a reçu une amende qu’elle n’aura pas à payer car couverte par la prescription. Elle a fondu en larmes à l’énoncé de ces sanctions.
La juge a estimé que les coaccusés avaient agi en bande organisée et que Kirill Serebrennikov avait «dirigé tous les membres du groupe et pris des mesures pour dissimuler les vols». Tous ont annoncé qu’ils feraient appel.
Du fait de cette condamnation, le Comité d’enquête russe a déclaré avoir saisi des biens appartenant aux accusés : un appartement de Kirill Serebrennikov en Allemagne d’une valeur de 460 000 $, des voitures, des bijoux et des sommes d’argent atteignant au total 135 000 $.

À son arrivée au tribunal Mechtchanski de Moscou, Serebrennikov a été accueilli par les applaudissements de centaines de ses soutiens, tenus à distance du bâtiment par des barrières métalliques.

Représailles politiques


Après le jugement, un porte-parole du Festival de Cannes a évoqué un «premier soulagement» et dit espérer que les accusés seraient innocentés.
Olivier Py, le directeur du Festival d’Avignon, un proche de Kirill Serebrennikov, a quant à lui dénoncé auprès de l’AFP «un procès politique, un retour à l’URSS stalinienne».
«Il fallait envoyer un message clair à tous les dissidents. C’est lui qui en paie le prix, mais il a lutté pour la liberté d’expression, le droit à la différence. La cause homosexuelle qu’il a souvent mise en scène dans ses spectacles est un point clivant dans la Russie d’aujourd’hui», a-t-il ajouté.
Le porte-parole de la chancelière allemande Angela Merkel, Steffen Seibert, a lui souligné que «le droit à la liberté d’expression» valait aussi «pour la Russie».
Arrêté en août 2017 sur un tournage à Saint-Pétersbourg, Kirill Serebrennikov avait été assigné à résidence à Moscou jusqu’en avril 2019. Nombre de personnalités russes et étrangères lui ont exprimé leur soutien.
En septembre 2019, la justice avait levé son assignation à résidence et renvoyé le dossier au parquet, l’estimant incomplet. Mais une nouvelle expertise a conclu début juin que le réalisateur et son équipe avaient touché un trop-perçu d’environ 129 millions de roubles d’aides publiques.
Kirill Serebrennikov a accusé les enquêteurs de «pressions» sur le principal témoin de l’accusation, l’ancienne comptable de sa troupe, Septième studio.
Pour ses partisans, il paye sa liberté de création et ses pièces parfois osées, mêlant politique, sexualité et religion, dans un pays où les autorités poussent pour un retour des «valeurs traditionnelles» conservatrices.

Nombre de personnalités culturelles russes et étrangères lui ont exprimé leur soutien, estimant que son art en contradiction avec le conservatisme des autorités russes a pu lui faire des ennemis à l’origine de ses déboires.

Durant son assignation à résidence, il a achevé le montage de Leto, un film sur la vie du rockeur soviétique Viktor Tsoï primé en 2018 à Cannes. Il a aussi monté à distance un opéra en Allemagne.

En septembre 2019, la justice russe avait remis l’artiste en liberté et renvoyé le dossier au parquet, l’estimant incomplet. Mais une nouvelle expertise a conclu début juin que le réalisateur et son équipe avaient touché un trop-perçu d’environ 129 millions de roubles d’aides publiques, prenant le contre-pied d’une expertise précédente.

«Dans cette affaire, il n’y a aucune preuve de comportement malhonnête de ma part», a déclaré Kirill Serebrennikov lundi accusant les enquêteurs d’avoir fait «pression» sur la principale témoin de l’accusation, l’ancienne comptable du Septième studio — une troupe qu’il a fondée.

Pour ses partisans, il paye sa liberté de création et ses pièces parfois osées, mêlant politique, sexualité et religion, dans un pays où les autorités poussent pour un retour en force des «valeurs traditionnelles» conservatrices.

«L’empressement de l’État à l’inculper (...) semble être un moyen à peine voilé de représailles contre les critiques politiques de Serebrennikov et pour envoyer un message effrayant aux artistes qui n’ont d’autre choix que de renoncer aux critiques politiques pour bénéficier de fonds publics», ont dénoncé plusieurs organisation internationales, dont Human Rights Watch, dans un communiqué.

Les mises en scène présentées dans son Centre Gogol, qu’il a transformé en un lieu incontournable de la scène théâtrale contemporaine à Moscou, ont parfois été dénoncées par des militants orthodoxes.

Les autorités démentent cette interprétation des faits.

Quelque 3000 personnalités de la culture ont appelé lundi dans une pétition le ministère de la Culture à renoncer aux poursuites, dénonçant une «affaire qui a été fabriquée» par les enquêteurs.

La France l’a décoré de l’Ordre des Arts et des Lettres en 2018.