Le réalisateur Koji Fukada, très investi pour soutenir les films d’auteur nippons et améliorer les conditions de travail de cette industrie, se dit cependant pessimiste sur son avenir.
Le réalisateur Koji Fukada, très investi pour soutenir les films d’auteur nippons et améliorer les conditions de travail de cette industrie, se dit cependant pessimiste sur son avenir.

Le réalisateur Koji Fukada craint pour la survie du cinéma japonais

Mathias Cena
Agence France-Presse
TOKYO — Jeune prodige du cinéma japonais invité dans les festivals du monde entier, le réalisateur Koji Fukada, très investi pour soutenir les films d’auteur nippons et améliorer les conditions de travail de cette industrie, se dit cependant pessimiste sur son avenir.

La filmographie du cinéaste de 40 ans, qui compte déjà une dizaine de longs-métrages, sera mise en lumière cette année au Festival international du film de Tokyo (du 31 octobre au 9 novembre), où il a été primé dès 2010.

Koji Fukada, honoré à Cannes pour Harmonium (2016), est fortement influencé par l’écrivain français du XIXe siècle Honoré de Balzac ou le réalisateur Eric Rohmer, et certains de ses films sont diffusés à l’étranger sous des titres français (Hospitalité, Au revoir l’été).

«Adolescent, j’ai commencé à regarder des films européens, dont ceux de Rohmer. Mon premier choc a été Le Rayon vert (1986), raconte-t-il. La façon de filmer les personnages et leurs émotions était terriblement moderne, ça m’a donné envie de faire des films comme ça.»

En 2019, il a été nommé chevalier des Arts et des Lettres en reconnaissance de son lien avec la France, où il «aimerait tourner un film si l’occasion se présente», comme avant lui ses compatriotes Kiyoshi Kurosawa et Hirokazu Kore-eda.

L’absurde et la solitude 

Au-delà de ces inspirations, qui rendent son œuvre familière au public occidental, ses films dévoilent subtilement les secrets et mensonges de familles apparemment sans histoires, et abordent des thèmes comme la xénophobie, le remords ou la vengeance.

C’est un réalisateur «qui aime l’humain» et «jette un regard pénétrant sur la société et son absurdité», selon le directeur de la programmation du festival de Tokyo, Kohei Ando. «En temps de coronavirus, nous avons pensé qu’il fallait que le public revoie ses films.»

«Je m’attache à traiter des sujets universels comme la solitude, explique le réalisateur. Elle est en chacun de nous et on essaie de vivre avec, en mettant un couvercle dessus. Mais il arrive toujours un moment où elle ressort et nous force à nous interroger sur le sens de la vie.»

Ces questionnements ont notamment ressurgi en force avec la pandémie, qui a poussé les Japonais à rester chez eux. «Le nombre de suicides augmente au Japon» car «notre quotidien, les choses qu’on chérissait, les êtres aimés, nous ont été dérobés d’un coup», observe le réalisateur.

Le coronavirus a également porté un coup aux salles de cinéma d’art et d’essai, déjà mal en point économiquement, provoquant de nombreuses fermetures. Koji Fukada a lancé une campagne de financement participatif, réussissant à lever l’équivalent de plus de 4 M$ pour aider ces vecteurs indispensables à la diffusion du cinéma indépendant.

Coups, insultes et harcèlement

«Il est difficile de tourner des films non commerciaux au Japon, où on accorde trop d’importance à la rentabilité», regrette-t-il. Une partie du problème réside, selon lui, dans l’absence d’un équivalent au CNC, l’organisme public permettant de subventionner des films en France.

Pour réduire le risque économique, les gros studios ne financent que des films sûrs, «avec souvent les mêmes acteurs et des scénarios adaptés d’œuvres célèbres», généralement des mangas.

M. Fukuda précise n’avoir «rien contre» cette forme littéraire de la culture populaire japonaise, alors que son dernier film (The Real Thing) est lui-même adapté d’un manga. «Mais cela nuit à la diversité», juge-t-il.

«À ce rythme-là, le cinéma japonais va à vau-l’eau», lance-t-il.

Le réalisateur s’alarme aussi des conditions de travail du cinéma nippon. Il a notamment lancé l’an dernier un appel à éliminer le harcèlement, tant moral que physique, qui sévit fréquemment sur les plateaux de tournage.

«Il y a des réalisateurs qui pensent que faire un film est un combat», ce qui revient à cautionner les abus de pouvoir, critique Koji Fukada, confiant avoir lui-même subi coups et insultes à ses débuts dans le métier.

Si le mouvement #MoiAussi a provoqué une prise de conscience sur le harcèlement sexuel à Hollywood ou en France, il règne toujours au Japon «un climat hostile aux gens qui dénoncent» ces agissements, selon le cinéaste. «Il y a encore beaucoup d’obstacles» à abattre pour faire évoluer les mentalités.