Dans «Le pas grand chose», Johann Le Guillerm s’amuse à déboulonner le prêt-à-penser et à réinventer les lois physiques et mathématiques.

«Le pas grand chose»: déconstruire les fausses évidences

Johann Le Guillerm est un personnage aussi fascinant que mystérieux. À l’image du titre de son spectacle, «Le pas grand chose». Au téléphone, depuis sa France natale, à force de l’écouter parler de sa «conférence pataphysique ludique», on n’éprouve qu’une seule envie, irrépressible, celle de constater de visu de quoi il en retourne exactement. Le show s’annonce certainement comme le plus déconcertant du Carrefour international de théâtre.

L’artiste de cirque s’est donné comme mission de faire voir notre monde d’un autre œil. Car, pour lui, tout est affaire de point de vue. «Et si ce que je crois m’empêcherait de croire à quelque chose qui se trouverait caché derrière notre croyance», explique-t-il dans sa vidéo disponible sur YouTube.

Si tous les chemins mènent à Rome, Le Guillerm cherche celui qui va ailleurs et où, au détour d’un virage, peut jaillir l’étincelle derrière le farfelu appelé à devenir demain, qui sait, scientifique. «Je n’aime pas les sillons déjà empruntés. Ça me permet de faire apparaître des endroits où je ne suis pas attiré. De manière générale, dans mon travail, je parle de la perturbation au monde, glisse-t-il d’un ton posé et monocorde. Qu’est-ce qui est vrai, qu’est-ce qui est faux, tout mon travail tourne autour des points de vue, où une chose inverse à ma pensée peut être fausse.»

Seul sur scène avec un chariot à tiroirs multiples, un grand écran, deux caméras et un tableau noir, Le Guillerm cherche à déstabiliser le spectateur, à lui faire revoir sa vision du monde. À travers son obsession pour la matière et les lois physiques, cet artiste inclassable démontre, par exemple, que deux chiffres peuvent en cacher un. Il est aussi question de banane et de pâtes qui... gigotent, on cherche à comprendre.

Rien du scientifique

Né d’un père sculpteur et d’une mère céramiste, Johann Le Guillerm aime tordre le cou à nos repères les plus élémentaires, mais ne s’appuie sur aucun parcours académique. Ce personnage hors norme a abandonné l’école à l’âge de 15 ans, avant de créer sa propre compagnie de cirque. Un long voyage autour du monde, ponctué de séjours dans des populations indigènes, ont construit sa pensée axée d’abord et avant tout sur l’observation.

«Je ne suis pas un scientifique. Je dirais même que je suis tout le contraire. J’ai quitté très tôt le système scolaire. Je n’ai pas appris grand-chose, je n’étais pas là, j’étais dans mes rêves. À un certain moment, on n’a plus voulu de moi. Depuis, je peux dire que je n’ai fait que progresser. Le peu que j’ai retenu [de l’école], il ne m’en reste pas grand chose aujourd’hui.»

Un observatoire du minimal

En 2002, l’inclassable artiste a eu l’idée d’«un observatoire autour du minimal» afin de «faire le point» sur ses croyances et connaissances. «J’ai d’abord voulu faire un inventaire du monde pour mettre de l’ordre dans ma tête, y voir plus clair. Je voulais y arriver sans passer par la connaissance établie, mais uniquement par mon propre regard, sans emprunter celui d’un autre, et surtout sans passer par les domaines “scientifils”, dans le sens de “fils de la science”.»

Finalement, le projet a été abandonné. «Le monde devenait de plus en plus complexe alors que je cherchais à le simplifier. Je cherchais à classer les choses mais je n’ai fait que les multiplier. Plus j’avançais, moins j’y voyais clair. Je me noyais dans l’information.»

Au fil de la conversation, l’auteur de ces lignes en vient à perdre son latin, une langue qu’il ne maîtrise déjà pas très bien. Particulièrement face à cette déclaration de son interlocuteur : «Si j’arrivais à comprendre le minimal, l’essentiel et le pas grand-chose, et donc peut-être le point, j’arriverais à comprendre de quoi sera fait plus complexe que le point puisque le minimal pourrait de toute façon se retrouver dans quelque chose de plus complexe».

Euh…

Tout à la fois acrobate, bricoleur, architecte et explorateur, Le Guillerm a déjà été comparé à Leonard de Vinci. À cette évocation, à l’autre bout du fil, un long moment de silence. «On a emprunté des sentiers communs. Je m’appuie plus sur l’observation de la nature que les connaissances. Après, je n’ai rien à voir avec lui. Je ne cherche pas à être Leonard, je cherche seulement à être moi-même et ça me va très bien.»

Le pas grand chose est présenté à La Bordée du 28 au 30 mai.