Federico Garcia Lorca (Gabriel Cloutier-Tremblay, à gauche) et Luis Bunuel (Élie St-Cyr) développeront avec Salvador Dali une amitié dans le Madrid des années 20.

«Le Miel est plus doux que le sang»: au cœur d'un bouillonnement artistique

CRITIQUE / Un vent de nostalgie a soufflé sur le Périscope, mardi soir, à l’occasion de la reprise, 25 ans plus tard, du «Miel est plus doux que le sang», oeuvre fondatrice du Théâtre Sortie de secours. Présentée à l’époque au Centre international de séjour, rue Sainte-Ursule, la pièce permet à un nouveau public de s’imprégner d’une douce folie que le passage du temps ne semble pas avoir altérée.

Le coauteur (avec Simone Chartrand) et metteur en scène Philippe Soldevila a raison encore aujourd’hui de qualifier la pièce d’ovni. Avec son trio de personnages truculents, son humour irrévérencieux et sa propension à épouser pour notre plus grand plaisir les codes du vaudeville et du cinéma muet, Le Miel est plus doux que le sang se veut certes un divertissement, mais aussi une intéressante réflexion sur la création artistique.

En cela, les auteurs ont eu l’idée géniale de s’abreuver à même une source bouillonnante, celle qui a présidé à l’amitié, dans le Madrid du début des années 20, entre le futur cinéaste Luis Bunuel (1900-1983), le poète et dramaturge en devenir Federico Garcia Lorca (1898-1936) et le peintre Salvador Dali (1904-1989).

Trois des plus grandes figures de l’art espagnol réunies, avec toute leur excentricité, dans une volonté de bouleverser les codes sociopolitiques d’une Espagne soumise à l’anarchie et à la violence, ça fait forcément des flammèches…

La célèbre Residencia de Estudiantes de Madrid sert de décor au rassemblement de ces trois personnages atypiques. Bunuel (Élie St-Cyr), auteur du célèbre court-métrage Un chien andalou, mais aussi de Belle de jour, est un séducteur exalté et rustre, réfractaire à toute mainmise du politique sur son art. Le flamboyant Lorca (Gabriel Cloutier-Tremblay), hésitant à dévoiler son homosexualité, se sent plus proche de la personnalité du très paranoïaque Dali (Vincent Legault, notre préféré), avec lequel il partagera une relation passionnée, mais non réciproque.

Lorca (Gabriel Cloutier-Tremblay) et Bunuel (Élie St-Cyr) dans une scène du «Miel est plus doux que le sang»

Le ballet verbal (et aussi physique) de l’excentrique trio trouvera quelques moments de répit lors d’envolées imaginaires auprès de leur muse, Lolita (Savina Figueras), une chanteuse de cabaret kitsch, et d’une danseuse de flamenco (Karine Parisé) dont les apparitions fugaces et répétées renvoient de façon humoristique les protagonistes à leur passion pour les textes psychanalytiques de Freud. «Voulez-vous que je vous raconte un rêve?»

De cette rencontre mouvementée entre Bunuel l’Aragonais, Lorca l’Andalou et Dali le Catalan naîtra, ici et là, une série de chorégraphies fantaisistes qui déclenchent les rires. On donne dans le vaudeville à l’occasion (seau d’eau sur la tête et tarte à la crème en prime), mais également dans le cinéma muet (bonjour Buster Keaton).

À cet égard, la participation du taciturne pianiste Victor (Antoine Breton) s’avère un rouage essentiel de la pièce. Ses notes, tantôt discrètes, tantôt survoltées – un moment à la guitare – épousent à merveille l’état d’esprit des protagonistes. Sans lui, la pièce n’a plus la même charge émotive.

La mise en scène de Soldevila, déclinée dans un environnement de velours rouge - où trônent un lit, une armoire, un bureau, une table, quelques chaises et le piano - est un trésor d’imagination. Bunuel, Lorca et Dali font semblant de se déplacer d’une chambre à l’autre, d’un lit à un autre, dans les couloirs de la résidence, alors qu’en réalité, une seule et même pièce rassemble tout ce beau monde. Brillant et efficace.

Pour ne pas l’avoir vue à l’époque, difficile de comparer la pièce originale à cette nouvelle mouture. N’empêche, on comprend maintenant mieux l’importance de ramener, un quart de siècle plus tard, cette œuvre qui fait la part belle au pouvoir de l’imagination.

Le Miel est plus doux que le sang est présentée au Périscope jusqu’au 5 octobre.