Alejandro Jodorowsky est une figure de l’underground, connu pour son cinéma d’auteur délirant, baroque et «sanguinolent», vénéré par ses admirateurs.

Le «mage» Jodorowsky, 90 ans et six millions d’abonnés

PARIS — À 90 ans, Alejandro Jodorowsky consacre plus d’une heure par jour à ses six millions d’abonnés sur les réseaux sociaux, mais pour l’artiste franco-chilien multidisciplinaire, ces fans ne sont pas juste virtuels : ils l’ont aidé à financer son dernier documentaire et lui donnent l’envie de «vivre».

L’écrivain et cinéaste, mais aussi «gourou», espère à travers son récent Psychomagie, un art pour guérir démontrer à partir d’exemples concrets que cette thérapie qu’il a lui-même créée aide à surmonter les traumatismes.

«Jodo» est une figure de l’underground, connu pour son cinéma d’auteur délirant, baroque et «sanguinolent», vénéré par ses admirateurs.

«La grande difficulté dans le cinéma, c’est le producteur», affirme le nonagénaire qui n’a rien perdu de son caractère jovial et son sourire quasi-enfantin.

Financement participatif

Comme pour son dernier film Poésie sans fin, le documentaire a été financé grâce au financement participatif, à travers des donations de quelque 10 000 de ses abonnés sur les réseaux sociaux.

Ses trois premiers films dans les années 70 (Fando et Lis, El topo, La montagne sacrée) avaient été financés par des dons privés. «Mais je n’ai pas pu continuer [à réunir cet argent] car avec le succès, les interdictions et les attaques ont commencé et j’ai été privé de mécènes», explique-t-il.

«Je me suis dit : “je ne pourrais pas travailler si je ne crée pas mon propre public pour qu’il puisse me financer”. Cela m’a pris 20 ans», affirme l’artiste.

Celui qui est aussi connu pour ses BD de science-fiction admet toutefois les limites du sociofinancement, ayant dû abandonner le projet qui aurait coûté des millions pour filmer la suite d’El topo, un western psychédélique qui a scandalisé une partie de la critique.

Mais les réseaux sociaux lui ont également permis de trouver les protagonistes de son documentaire : un homme qui a été victime d’abus de son père, une femme traumatisée par ses règles, une autre par le suicide de son fiancé.

Tous commettent des actes difficiles pour surmonter leurs traumatismes, comme ce jeune qui détruit à la hache des citrouilles portant les photos de ses proches.

«L’astuce, c’est de briser la tête de sa mère symboliquement», explique Jodorowsky.

Pour cet amoureux du tarot et de psychologie qui a traité «des milliers de consultants» (patients) gratuitement, la psychomagie vient compléter la psychanalyse. «La parole est bien pour comprendre ce qui se passe, mais ne soigne pas. L’acte, si», dit-il.

Il affirme appliquer la psychomagie sur lui-même : il a remonté récemment un film qu’il estime «raté», El ladrón del arco iris (1991), avec Peter O’Toole, Omar Sharif et Christopher Lee. «Je ne voulais pas vivre avec ça.»

«Fin d’un cycle»

La nouvelle version sera présentée à la Cinémathèque française. Jodorowsky y retournera 45 ans après la projection de La montagne sacrée, son premier film sorti en France.

«On a voulu le passer dans un cinéma sur les Champs-Élysées. Moi, je voulais que ça soit à la Cinémathèque pour lui donner une qualité artistique et pas industrielle. Et j’ai réussi. C’était merveilleux», se souvient le cinéaste pour qui cette rétrospective est «la fin d’un cycle». Mais pas de sa carrière.

Grâce à des mécènes mexicains et des subventions qu’il espère obtenir de l’État français, Jodorowsky a l’intention de filmer l’année prochaine Viaje esencial (Voyage essentiel), la troisième partie de son autobiographie après La danse de la réalité et Poésie sans fin.