L'industrie du livre au Québec représentait un secteur de plus de 618 millions$ en 2018.

Le livre dans tous ses états

La crise provoquée par le coronavirus représente un véritable coup de Jarnac pour l’industrie québécoise du livre et de l’édition. Plusieurs maisons doivent revoir leur calendrier, au risque de reporter les nouveautés prévues ce printemps, avec tous les dommages collatéraux qui accompagnent cette décision crève-coeur.

«Ça ne ferait pas honneur à nos auteurs qui ont mis tellement d’énergie à créer leurs œuvres. Ils ne pourraient pas faire de lancement ni de célébration. Il y aurait eu peu de chances qu’on parle de leurs livres», mentionne au bout du fil, la déception dans la voix, la directrice générale et vice-présidente des Éditions Québec Amérique, Caroline Fortin.

Pour le moment, Québec Amérique est la seule maison d’édition à avoir pris cette décision dans la foulée de la crise du COVID-19. Une trentaine de titres devaient en principe paraître d’ici la fin du mois de mai, dont la biographie de l’ex-première ministre Pauline Marois, Au-delà du pouvoir. Un lancement de grande envergure, réunissant quelque 300 personnes à la Grande bibliothèque de Montréal, devait se tenir le 8 avril, selon La Presse.

Cette cavalcade de reports aura certainement un effet domino sur la saison automnale, déjà fort chargée, estime Mme Fortin. Un embouteillage est à prévoir. «Il va falloir réfléchir à ça. Sans doute va-t-il falloir réaménager notre calendrier afin de trouver les meilleurs moments de lancement. On est dans quelque chose d’exceptionnel.»

Coup d’épée dans l’eau

Chez Leméac, l’heure est également aux chambardements, confirme l’attachée de presse Kim LeBlanc. «C’est beaucoup de réorganisation, surtout avec l’annulation du Salon du livre de Québec.» Une quinzaine d’auteurs de la maison devaient être présents dans la capitale pour l’occasion. Il faut maintenant effacer complètement l’ardoise.

Des rencontres d’auteurs en librairies sont passées à la moulinette. Kim LeBlanc pense à Antonine Maillet, recluse à maison en raison de son âge, ou à l’auteur Gilles Jobidon, lauréat du Prix des cinq continents de la Francophonie pour son livre Le Tranquille affligé, qui doit annuler sa tournée européenne.

«Quand un truc comme ça arrive, c’est tout le travail que tu as fait qui disparaît. C’est comme un coup d’épée dans l’eau. C’est frustrant et tellement triste, mais ça demeure hors de notre contrôle.»

Pour le moment, trois oeuvres doivent être lancées ce printemps chez Leméac, dont celle de Marc Séguin, mais aucune décision n’a encore été prise quant à la suite des choses.

Le directeur général de maison La Peuplade, à Saguenay, Simon-Philippe Turcot, indique pour sa part qu'un seul titre était prévu sortir en avril et qu'il sera reporté. «Comme nous sommes très actifs sur le marché européen, nous constatons déjà les effets des mesures de confinement, évidemment, avec toutes les librairies françaises fermées», fait-il savoir, ajoutant qu'avoir senti «jusqu'ici une faible baisse des ventes de livres» au Québec.


Impact dans un an

Antoine Tanguay, le fondateur et président de la maison Alto, basée à Québec, ne cache pas que la crise aura un «impact réel» sur le chiffre d’affaires. Il avance le chiffre de 20 000 à 25 000$ comme pertes financières.

Pour l’instant, le calendrier printanier chez Alto n’est pas bouleversé dans la mesure où un seul titre était attendu pour le mois de mai. Mais c’est plutôt la suite qui inquiète le chef d’entreprise. «Puisque les subventions de Patrimoine Canada sont basées sur la hauteur des ventes, ça risque de nous toucher dans un an. Moins de ventes, moins de profits, moins de subventions.»

En attendant, M. Tanguay fait contre mauvaise fortune bon coeur. Aussi a-t-il pris la décision, dans un geste humanitaire et non mercantile, précise-t-il, de verser 2$ pour chaque livre vendu pendant le mois de mars à l’Organisation mondiale de la santé.

«Alto reste assez fort pour passer l’année, il n’y a pas de panique. J’ai tendance à être très résilient depuis que je suis entré le métier, il y a 15 ans...»

Dans l’attente

«Il y a beaucoup de projets sur pause, explique pour sa part Gilles Herman des Éditions Septentrion, une maison spécialisée dans le livre historique. Là comme ailleurs, le télétravail a été instauré pour les employés. «Il faut les rassurer. Les auteurs sont inquiets pour leurs redevances.» La fermeture de quelques librairies, effective ou à venir, n’aidera en rien l’industrie, fait-il remarquer.

«Les titres prévus à l’horaire, on ne les fait pas imprimer, on attend de voir ce qui va se passer dans les prochaines semaines. On est beaucoup dans l’attente. Ça reste une industrie fragile. Je regarde ce qui se passe en France et c’est la catastrophe. On espère que ce n’est pas ce qui nous attend.»

En 2018, les ventes de livres neufs par les détaillants, éditeurs et distributeurs du Québec ont représenté un chiffre d’affaires de 613,8 millions$.