Marc Séguin

Le jeu des origines

AU FIL DES PAGES / Il me semble toujours y avoir un danger à baser une nouvelle collection littéraire sur une commande faite aux auteurs. Allons-nous assister à un exercice de style?

Malgré tout, j’étais curieuse quand j’ai vu apparaître la nouvelle collection III, lancée par Québec Amérique au début de novembre. Attirée, surtout, par les deux noms qui ont souscrit au projet : Marc Séguin et Catherine Mavrikakis. Avec de pareils auteurs, on n’a pas l’habitude de s’ennuyer. 

Les repentirs

J’ai donc plongé dans Les repentirs, de Marc Séguin, et Ce qui restera, de Catherine Mavrikakis. Pour le plaisir, entre autres, de pouvoir me prêter au jeu de la comparaison sur un même thème. 

C’est que Danielle Laurin, directrice de la collection III, leur a proposé de revisiter trois moments de leur vie. Sous le mode du récit autobiographique, qui ne se refuse toutefois pas à une part de fiction. Et c’est là que l’exercice se fait le plus casse-gueule : comme lecteur, comment savoir si on se fait mener en bateau?

Et la question n’a cessé de m’habiter tout au long de la lecture de Les repentirs, de Marc Séguin. Dans l’essence même de la narration, on sent que l’auteur nous invite à ne pas le croire à 100 %, par l’incessante exploration de sa condition d’autiste, qui lui a appris très tôt à dissimuler son manque de sentiments et d’empathie, à savoir faire semblant. 

Il n’empêche que son récit, où il se revoit jeune garçon, adolescent et jeune adulte, flirte d’une façon fascinante avec le tendre et l’inquiétant. Il est surtout traversé par la fulgurance de cet amour persistant, hors des normes, entre lui et Arielle, soudé à l’âge de 11 ans. 

Marc Séguin distille une certaine nostalgie en parlant de cet été-là, qui se conclut toutefois d’une façon fort troublante, autour de la mort de son ami Med. Comme lecteurs, nous sommes laissés dans un brouillard plein de sous-entendus quant à la réelle implication du narrateur. 

Puis en troisième acte, traversé lui aussi par la violence de la mort, la tendresse sauvage et de l’âpreté de l’amour. «Quand je regarde en arrière, depuis ces années, je me dis que j’ai menti parce que j’étais terrifié par la vérité. […] J’ai bousculé toutes les croyances pour arriver jusqu’ici. En me disant que ce serait mieux ainsi. Parce qu’on a la chienne de dire la vérité depuis nos premiers souvenirs. La réalité a souvent honte de nous». De quoi poursuivre la réflexion sur le rapport entre vérité et fiction… 

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Catherine Mavrikakis

Ce qui restera

Dans Ce qui restera de Catherine Mavrikakis, j’ai retrouvé des échos de ma lecture lointaine de son roman Le Ciel de Bay City, pour lequel elle a notamment remporté le Prix littéraire des collégiens. On y découvre, entre autres, que l’auteure a bel et bien passé de nombreux étés de son enfance à Bay City, au Michigan, chez une tante. Alors que son père, bipolaire mégalomane, retournait entretenir son commerce de chaussures (et ses maîtresses) à Montréal. 

Le livre est aussi traversé par sa condition de fille d’immigrants dans les années 60 et 70, sa mère originaire de Bretagne ayant fui le souvenir de la Seconde Guerre, son père grec ayant passé une partie de sa vie dans le Maghreb. 

Là aussi, un portrait parfois pittoresque du Montréal de cette époque, de ses conditions de vie, de la mentalité québécoise. Mais toujours en sourdine de cette enfance très dure sous le couvert d’une banale normalité. 

Il n’y a pas grand-chose de léger dans ce récit (sauf peut-être cette soudaine escapade de liberté, à six ans, au volant de son tricycle, jusqu’au centre commercial du coin), qui pourtant devient vite prenant. On oublie l’introduction un peu lourde où l’aspect commande est appuyé. 

Le troisième acte, lui, est un véritable coup de poing, où la toute récente tuerie à la Mosquée de Québec vient se télescoper avec différents évènements traumatiques pour réveiller chez l’auteure ce souvenir dont elle ne se souvient pas… et ne veut pas se souvenir. Réveillé lui aussi à une autre époque par la tuerie de Polytechnique, justement revenue sur les radars de l’actualité dernièrement. On ne saura jamais vraiment le fond de ce souvenir, sauf qu’il rappelle en elle l’horreur toute proche, l’assassin en chacun de nous. On ne sait pas, mais on en ressent toute la charge émotive, à l’aveugle. Poignant.  

Au final, les deux bouquins s’apparentent dans un effet cyclique, dans une certaine redondance qui s’affiche parfois dans la progression du récit. Un effet des réminiscences nécessaires à cet exercice? Probablement. Il s’agit là pour moi d’un des seuls irritants. Outre ça, Séguin et Mavrikakis nous prouvent bien qu’on écrit toujours à partir de soi-même, en nous ouvrant une fenêtre (bien que pas toujours transparente) sur le matériel d’origine de leur œuvre : leur vie.