Joaquin Phoenix est troublant en vétéran suicidaire sur le point d’exploser à tout moment.

Le film de la semaine: Tu n’as jamais été vraiment là ***1/2

CRITIQUE / Il aura fallu six longues années avant que Lynne Ramsay ne revienne au long métrage après son déstabilisant «Il faut qu’on parle de Kevin». Retenue pour «Tu n’as jamais été vraiment là» («You Were Never Really Here») lors du dernier Festival de Cannes, la réalisatrice écossaise a hérité du pire scénario: clore la compétition. Tous les festivaliers ont les yeux usés. Et pourtant, son puissant suspense, (sur)prenant et audacieux, lui a valu un très mérité Prix du scénario et un Prix d’interprétation pour la performance magistrale de Joaquin Phoenix.

Dans ce New York glauque, Phoenix, dans un rôle très physique, se glisse dans la peau de Joe, un vétéran qui souffre d’un trauma lié à son enfance, illustré par de brèves visions, et d’un stress post-traumatique — un dangereux cocktail d’autant qu’il s’enfile des pilules à la poignée. On ne sait d’ailleurs trop si le taciturne hallucine ou si sa réalité est distordue… Il compense ses envie suicidaires en s’occupant de sa vieille mère.

Sans le sou, il accepte néanmoins la mission d’un sénateur américain, en période électorale: retrouver sa jeune fille enlevée et retenue par un réseau de prostitution, Nina (Ekaterina Samsonov). Mais tout part en vrille et Joe se retrouve entraîné bien malgré lui dans une spirale de violence, en plus de composer avec son affection naissante pour sa protégée...

Rien de bien original, mais tout est dans l’approche très sensorielle adoptée par Ramsay, toujours beaucoup plus dans l’allusion que dans l’action directe. Les voix que Joe entend sont bien réelles, mais diffuses. La violence dans ce mélange de drame de mœurs psychologique et de suspense se retrouve dans le hors champ ou montrée de loin, sauf exception (et ça fesse solide dans ces rares cas).

On pourrait continuer longtemps sur l’originalité de l’approche de la réalisatrice, notamment ses gros plans inusités, sa caméra subjective pour Joe et ses sublimes images sous l’eau. Mais je retiens surtout que la touche féminine, ici, sert à démontrer qu’on peut faire les choses différemment, autrement (malgré les allusions à Hitchcock, notamment celles, très drôles, à Psychose).

Tu n’as jamais été vraiment là bénéficie évidemment grandement de l’incarnation de Phoenix (Walk the Line), troublant en vétéran suicidaire sur le point d’exploser à tout moment. Toujours aussi intense, il crève l’écran. L’acteur montre aussi une sensibilité à fleur de peau dans ses interactions avec la petite Nina.

Mais une telle performance ne fait pas un film. Outre le fait que Ramsay m’a rivé à mon siège, le plus impressionnant demeure qu’avec un rythme plus lent que la moyenne pour le genre, Tu n’as jamais été vraiment là passe comme l’éclair. Un signe qui ne trompe pas.

Lynne Ramsay a une voix originale et fait la preuve, encore une fois, que le cinéma contemporain bénéficierait grandement d’une présence féminine plus marquée à la réalisation.

AU GÉNÉRIQUE

Cote: ***1/2

Titre: Tu n’as jamais été vraiment là (v.o.a.s.-t.f)

Genre: drame de mœurs

Réalisatrice: Lynne Ramsay

Acteurs: Joaquin Phoenix, Ekaterina Samsonov

Classement: 13 +

Durée: 1h25

On aime: la magistrale interprétation de Phoenix. L’originalité de la réalisation. L’intensité du film

On n’aime pas: un petit manque d’originalité du récit