Sophia (Anne-Élisabeth Bossé), docteure en philosophie qui, à 35 ans, se retrouve en pleine crise existentielle dans «La femme de mon frère».

Le film de la semaine: La femme de mon frère ***

CRITIQUE / On anticipait avec délice «La femme de mon frère» de Monia Chokri. Une impatience décuplée par sa sélection comme film d’ouverture de la section Un certain regard au 72e Festival de Cannes. L’œuvre n’a pas déçu et a suscité des réactions plutôt positives, soulignée par un prix coup du cœur du jury (ex æquo).

L’actrice (Les affamés, Emma Peeters) s’est fait les dents comme réalisatrice sur le formidable Quelqu’un d’extraordinaire, court métrage présenté dans une cinquantaine de festivals et couronné de nombreuses récompenses. D’où l’anticipation pour ce premier long.

La comédie dramatique, aux dialogues superbement écrits, repose sur Sophia (Anne-Élisabeth Bossé), docteure en philosophie qui, à 35 ans, se retrouve en pleine crise existentielle. Et dois aller vivre chez son frère psy Karim (Patrick Hivon). Leur relation fusionnelle est mise à rude épreuve lorsque le séducteur tombe amoureux d’Éloïse (Evelyne Brochu), la gynécologue qui vient tout juste de réaliser le deuxième avortement de sa sœur...

Ce personnage féminin est au cœur de ce premier effort — le film repose sur les épaules de Bossé, dont la fraîcheur, la candeur et l’investissement en font une Sophia savoureuse (Hivon, égal à lui-même, n’est pas en reste).

Le rapport du spectateur à cette adulescente va définir sa réception du long métrage. Car Sophia est à la fois charmante et légèrement insupportable. On peut comprendre sa détresse après l’injustice dont elle est victime (son poste de professeur à l’université lui échappe).

Mais la jalousie qu’elle éprouve envers Éloïse qui lui «vole» son frère adoré? Paradoxalement, il aurait fallu, à mon avis, que ce soit plus excessif (à la Almodóvar) pour que ça coule. J’ai parfois décroché, un peu exaspéré, par son comportement infantile.

N’empêche. Rien n’arrête Monia Chokri dans ce film légèrement décalé — ce qui est à la fois sa force et sa faiblesse. Après un solide départ, La femme de mon frère est victime de son éparpillement. Circonscrire le propos aurait aidé à maintenir le rythme.

Ce qui est un peu dommage étant donné que le tout est rudement bien filmé et souvent très drôle. Les scènes de repas avec les parents sont irrésistibles (aussi excessives que celles de Ricardo Trogi dans sa trilogie autobiographique). Tout comme celles avec Jasmin (Mani Soleymanlou), sage-femme célibataire à la recherche d’un coloc, qui tente maladroitement de séduire Sophia.

Les scènes avec Jasmin (Mani Soleymanlou) sont très drôles.

Avec son esthétique colorée, ses cadrages inusités, sa trame sonore exubérante (trop), son montage saccadé et ses ralentis, il est évident que la réalisatrice a puisé, consciemment ou pas, dans l’œuvre de Xavier Dolan — ce qui est tout à fait normal. L’actrice a joué dans Les amours imaginaires (2010) et Laurence Anyways (2015).

Monia Chokri explore toutefois des thématiques qui lui appartiennent en propre : l’apprentissage de l’amour, les liens fraternels, les doutes, l’insuccès, la pression parentale (et sociale), le conformisme (Sophia refuse de rentrer dans le rang), le rapport à l’image (surtout féminine), etc.

Comme souvent dans un premier essai, La femme de mon frère est à la fois touffu et foisonnant. Monia Chokri ne devrait surtout pas s’arrêter en si bon chemin. Son potentiel de cinéaste est évident.

Au générique

Cote : ***

Titre : La femme de mon frère

Genre : Comédie dramatique

Réalisatrice : Monia Chokri

Acteurs : Anne-Élisabeth Bossé, Patrick Hivon, Evelyne Brochu

Classement : Général

Durée : 1h57

On aime : la mise en scène éclatée et inventive. Les acteurs solides. L’humour savoureux.

On n’aime pas : les emprunts. L’éparpillement.