Tout au long de sa carrière tumultueuse, Neil Young n’a rien perdu de sa verve et de sa pertinence.

Neil Young, éternel rebelle

FESTIVAL D'ÉTÉ DE QUÉBEC / Neil Young est à l’âge (72 ans) où la plupart des rockeurs sont des caricatures. Pas lui. Bien campé sur scène, pouvant autant jouer délicatement de l’acoustique que triturer rageusement sa guitare électrique la distorsion dans le piton, le Canadien n’en fait qu’à sa tête. Même chose sur disque, comme tout au long de sa carrière tumultueuse: il n’a rien perdu de sa verve, de sa pertinence et de sa force de frappe, fustigeant les iniquités et dénonçant les magouilles des puissants. Québec accueillera, vendredi dans le cadre du Festival d’été, cet éternel rebelle pour la toute première fois de sa carrière qui s’étale sur cinq décennies…

Le ténor à la voix caractéristique s’est rapidement fait remarquer au début de sa carrière solo folk, puis avec Buffalo Springfield (1966-68) et son groupe rock pesant, Crazy Horse (1968-69), notamment le célèbre Everybody Knows This is Nowhere. Des écarts stylistiques à l’image de son vaste répertoire folk-rock mâtiné de différents genres musicaux.

Sur la vague de son succès grandissant, le musicien se joint à Crosby, Stills & Nash, ce qui en fait un phare pour toute une génération. C’est d’ailleurs à cette époque qu’il écrit Ohio sur le massacre de Kent State, le 4 mai 1970 (la Garde nationale a tiré à 67 reprises sur des étudiants qui manifestaient pacifiquement). La première d’une longue série de protest songs célèbres.

Après une séparation acrimonieuse (qui perdure), Young va enregistrer deux albums mythiques country-folk: After the Gold Rush (1970) et Harvest (1972). Une époque faste où le cowboy en profite pour acheter, dans le nord de la Californie, le Broken Arrow Ranch, vaste propriété de plusieurs hectares où il vivra jusqu’à son divorce, en 2014.

L’ivresse de la reconnaissance et son amour avec Pegi ne suffisent pas à tenir les calamités à l’écart. Young avait ouvertement évoqué la dépendance de Danny Whitten à l’héroïne sur The Needle and the Damage Done. Les overdoses du guitariste et du roadie Bruce Berry vont profondément le marquer. Il y consacre un album complet, Tonight’s the Night (1975). Ce recueil de souffrance et de deuil marque aussi un pas de géant créatif sur le plan musical: les tonalités très crues et les ambiances noires annoncent un son précurseur du punk et du grunge.

Contrairement à plusieurs qui ont amorcé leur carrière dans les années 60-70, Young a consommé modérément. Le troubadour a cessé de fumer du pot et de consommer de l’alcool en 2011 pour l’écriture de Waging Heavy Peace, son autobiographie. Ce qui explique, en partie, mais en partie seulement, la longévité de sa carrière en montagnes russes.

Car l’auteur, compositeur et interprète n’est pas à l’aise avec la popularité. Dès que le succès devient trop grand, il effectue un virage créatif important pour aller là où on l’attend le moins. Ce fut notamment le cas dans les années 80 alors qu’il signe un important contrat avec Geffen. Il expérimente tellement, on lui doit successivement des album électronique et rockabilly, que la compagnie le poursuit… «Je ne respectais aucune frontière et j’expérimentais avec tout ce qui me tombait sous la main, parfois avec beaucoup de succès, d’autres fois avec des résultats horribles», a-t-il déjà expliqué en entrevue à la BBC.

En 1988, son jazz-soul This Note’s for You cause la controverse lorsqu’il se moque ouvertement du rock corporatif, de l’ingérence publicitaire dans la musique et de Michael Jackson.

Sa part de timidité et de modestie n’explique pas son dédain notoire des entrevues. Pendant les années Ronald Reagan, des citations prises hors contexte à propos du 40e président des États-Unis et montées en épingle par l’agence AP lui valent de solides inimitiés dans le milieu. C’est pourquoi «je hais les entrevues, même si j’en donne une fois de temps en temps», écrit-il dans Waging Heavy Peace.

Grand-papa grunge

Figure emblématique de la contre-culture, notamment avec les deux Hey Hey, My My (1978) à propos de Johnny Rotten et Elvis, Neil Young s’est vu accoler l’étiquette de grand-père du grunge en raison du son déchaîné de ses guitares en spectacle. De Kurt Cobain (à qui il rend hommage sur Sleep With Angels, 1994) à Pearl Jam (avec qui il enregistrera Mirror Ball en 1995), nombreux sont ceux qui se réclament de son influence.

Sa vivacité et son endurance sur scène n’ont peut-être d’égal que chez Springsteen. Son concert à Montréal le 1er décembre 2008, avec Wilco en première partie, fut mémorable, un incroyable moment de passion et de fureur.

Engagement

Ses critiques acerbes et son engagement dans ses textes lui ont valu bien des inimitiés, notamment au début de sa carrière. On n’appréciait guère, dans le Sud états-unien, ses dénonciations du racisme ambiant. Mais son authenticité et sa détermination placide (il a passé son enfance en Ontario, ne l’oublions pas) lui ont permis d’établir une solide réputation de franc parleur. Young n’a jamais baissé les bras, d’Ohio à Rockin’ in the Free World (1989), qui critique implicitement les politiques de George H. W. Bush.

Sur The Visitor, son 39e album solo publié en décembre 2017, le vieux hippie fait encore de la résistance. Toujours aussi vindicatif, il dénonce le conservatisme ambiant, mais avec des lueurs d’espoir — ce qui a toujours contribué à son attrait. Il a consacré sa carrière à la défense de l’environnement (il radote parfois).

Avions, trains, automobiles

Young est d’ailleurs célèbre pour ses tentatives de transformer de vieilles voitures en véhicules électriques (pas toujours avec succès). Il a aussi une précieuse collection de trains miniatures. 

Un peu anecdotique au regard de son implication sociale. Cofondateur du Farm Aid, au bénéfice des agriculteurs, il a aussi mis sur pied le Bridge School pour les enfants souffrant de troubles sévères de la parole et de handicaps.

Deux fois intronisé au Rock and Roll Hall of Fame (en solo et avec Buffalo Springfield), Neil Young a aussi tourné des documentaires en complément à sa musique. À l’époque, il aurait fait figure d’homme de la Renaissance.

De nos jours, on appelle ça une légende vivante. Éric Moreault

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«EUX AUTRES, C'EST DU SANS FILET»

Neil Young en 2016 lors d'un concert bénéfice au profit du Bridge School pour les enfants souffrant de troubles sévères de la parole et de handicaps

«Je l’ai, ton band. Il est à Québec. Il ne te reste plus qu’à t’en venir.» C’est à peu près en ces termes que le directeur de la programmation du Festival d’été, Louis Bellavance, a réussi à convaincre l’équipe de Neil Young de venir jouer dans la capitale le 6 juillet.

Ledit band, c’est Lukas Nelson & Promise of the Real, mené par le fils de Willie Nelson. Depuis 2015, ces jeunes loups accompagnent Neil Young en studio et en tournée. Et c’est en partie en misant sur eux que Louis Bellavance a pu attirer le vétéran chez nous. 

«Ils ne tournent pas ensemble cette année, note le programmateur. Neil Young ne joue pas! On l’a vraiment sorti de chez lui pour faire un show [au Canada]. Pour avoir une chance que ça se réalise, il fallait que Promise of the Real soit là.»

Et l’argument a justement pesé lourd dans la balance, selon M.  Bellavance. «Neil Young joue avec des gars dans la vingtaine parce qu’il trouve que ses collègues [de son âge] ne suivent plus, explique-t-il. Ils sont extrêmement doués, particulièrement Lukas Nelson, que vous allez voir en première partie. Cette chimie-là des jeunes qui entrent dans ses tounes à lui et lui qui répond à ça, c’est vraiment unique.»

À quoi peut-on s’attendre sur les Plaines le 6 juillet? «À un bon show. Je n’ai jamais vu Neil Young pas bon», tranche Louis Bellavance, convaincu par «l’attitude d’enfant» que cet artiste allergique au pilote automatique n’a selon lui jamais perdue. «Combien de temps il va jouer? Quelles chansons il va jouer? Personne ne va le savoir, surtout pas son band avant le soir même, voire au fur et à mesure que la soirée avance. On sait qu’il va adapter ça au feeling, qu’il va couper, qu’il va improviser. Eux autres, c’est du sans filet…» évoque Louis Bellavance.  Geneviève Bouchard

VOUS VOULEZ Y ALLER?

• Qui: Neil Young

• Quand: 6 juillet à 21h30

• Où: plaines d’Abraham

• Accès: laissez-passer

• Info: www.infofestival.com