Certains soirs de spectacle sur les Plaines, Louis-Pierre Matte dit sortir des centaines de filles pratiquement inconscientes, qui veulent juste s’extirper de la foule étouffante.

Festival d'été: un agent de sécurité à la main de fer dans un gant de velours

Impossible de le manquer. Depuis 2013, ce sympathique colosse moustachu patrouille l’avant-scène des plaines d’Abraham, où il assure la protection des artistes qui se produisent au Festival d’été, mais aussi des spectateurs, qu’il traite avec un respect qui ne cesse de lui attirer les éloges.

Col bleu à la Ville de Saint-Augustin-de-Desmaures dans la vie de tous les jours, Louis-Pierre Matte passe la plupart de ses temps libres — ses vacances y compris — à travailler comme agent de sécurité pour la firme Sécurité Sirois, un sous-traitant du Festival d’été et du Centre Vidéotron, notamment. Pas par nécessité financière, mais pour le plaisir.

«C’est mon hobby. C’est mon passe-temps. C’est mon social à moi. C’est quelque chose qui me nourrit. Ça me fait du bien. […] Je n’ai pas de famille, alors mes centaines d’heures de congé, ça sert juste pour mes vedettes. Je n’arrête jamais. Chaque fois que je prends congé, c’est pour travailler pour Sirois. C’est un privilège, pour moi, de faire ça», raconte l’agent de sécurité de 36 ans.

Ayant de son propre aveu peu confiance en ses moyens, l’adepte de culturisme — il a pour idole Arnold Schwarzenegger — prenait son courage à deux mains il y a cinq ans, et faisait des démarches pour entrer à l’emploi de Sécurité Sirois. Une décision qu’il n’a jamais regrettée.

«J’ai toujours aimé prendre soin du monde, protéger le monde. Mon enfance a fait que je n’ai jamais eu une grosse estime de moi. Je m’entraîne depuis que j’ai 15 ans. J’ai fait des concours d’hommes forts. En 2011, je m’entraînais en culturisme. Mais je n’avais jamais profité de ce corps-là. Je me voyais comme rien. À cette époque-là, j’étais plus gros que je le suis maintenant, mais jamais j’aurais pensé donner mon nom pour faire de la sécurité…» a-t-il laissé entendre.

Dès la première année, le déclic se fait. Une première affectation — le Festival d’été — allait transformer la nouvelle expérience en passion. Puis, des spectacles de Paul McCartney et de Céline Dion allaient suivre et confirmer à Louis-Pierre Matte qu’il avait bel et bien trouvé sa place — front stage, comme on dit dans le milieu.

«Dans la sécurité, il y en a pour tous les goûts. Un gars de ma taille ne fera jamais la fouille. En plus, se faire fouiller par des gars, c’est plus délicat. Alors quand ils m’ont vu arriver, ils m’ont mis en première ligne. Oui, j’impose le respect, mais si je suis encore là, à la même place, après cinq ans, c’est parce que j’ai une tête sur les épaules. Sinon, je serais dans le fond d’un bois! Je ne serais pas entouré de milliers de personnes.»

Avoir la tête sur les épaules, c’est la première qualité d’un agent de sécurité, estime-t-il. «Gros bras, petite tête»… Très peu pour lui, donc. À l’instar de l’une de ses inspirations, l’homme fort Hugo Girard, il essaie d’ailleurs de déboulonner ce mythe.

«Quand les gens pensent “agent de sécurité”, ils pensent à un gars qui a les bras croisés et une face de cul. Moi, ce n’est pas mes valeurs à moi. Ce n’est pas ma personnalité. Avant d’utiliser la force, je vais essayer de tout régler en étant gentil. Lorsque tu es gentil, tu récoltes du bon.»

Interventions tout en douceur

Et c’est justement parce qu’il a le cœur sur la main que l’approche de Louis-Pierre Matte fonctionne si bien. Car si le bonhomme en impose avec son physique, ce sont ses interventions tout en douceur, auprès notamment des jeunes en détresse dans la foule, qui le démarquent de ses collègues.

«Au show de rap [Future] samedi, j’en ai sorti des centaines et des centaines, des filles qui n’ont plus d’air et qui ne veulent plus être là. Elles sont pratiquement inconscientes ou veulent juste sortir. Et moi, ce n’est pas vrai que je vais sortir le monde comme si c’était des morceaux de viande. La fille est quasiment inconsciente dans mes bras. Je lui dis : “On prend soin de toi. Je t’amène voir les paramédics. Fais-toi-en pas”» illustre-t-il


« Ce n’est pas vrai que je vais sortir le monde comme si c’était des morceaux de viande. La fille est quasiment inconsciente dans mes bras. Je lui dis : “On prend soin de toi. Je t’amène voir les paramédics. Fais-toi-en pas” »
Louis-Pierre Matte, agent de sécurité

Dans les situations plus corsées, l’agent de sécurité n’hésitera pas à utiliser la force pour maîtriser un individu au comportement inacceptable, mais le fera sans abuser de son pouvoir. Un comportement qu’il déplore chez de nombreuses recrues, trop heureuses de porter un «crest» de sécurité.

«Quand je sors quelqu’un qui a montré de la force, je ne m’amuse pas avec lui. Je lui fais une clé de bras. Je ne le regarde même pas. Même s’il argumente. […] Parce que si je te tiens, tu ne peux pas bouger. Je ne commencerai pas à t’humilier, à te crier des noms ou à te casser le poignet pour le fun, pour me payer la traite. Ça ne sert absolument à rien. On s’en va et c’est fini.»

L’attitude, le jugement et l’éthique de travail exemplaire de Louis-Pierre Matte —qui se décrit également comme un mélomane prenant autant plaisir à entendre Jean-Pierre Ferland que Paul McCartney — ne lui attirent pas la reconnaissance que de ses pairs, mais aussi de ses célèbres «clients», dont il prend un soin jaloux.

«Le garde du corps de Shawn Mendes m’a remercié pendant la dernière chanson du show parce que j’ai filtré du monde avec des passes spéciales. Il a vu comment j’étais allumé. Les autres, il leur a serré la main. Moi, il m’a pris dans ses bras et m’a dit : “Good job”. Ça me valorise. J’ai toujours des petites attentions comme celle-là. Même si je ne parle beaucoup, le monde détecte ma personnalité.»

Une autre raison, avec sa spectaculaire moustache, de ne pas l’oublier.

«Ma grosse moustache, j’avais commencé ça à Paul McCartney. C’est ma tradition du Festival d’été. Lundi prochain, je vais la couper et je vais laisser repartir ma barbe jusqu’à l’été prochain pour avoir la moustache de la bonne longueur. Comme ça, je ne passe pas inaperçu!»