All You Can Eat Buddah tourne autour de Mike, un corpulent bonhomme dont l’appétit gargantuesque exerce un étrange pouvoir de fascination sur les clients de l’hôtel tout-inclus où il réside.

Le cinéma sous influence de Ian Lagarde

Ian Lagarde fait une entrée remarquée dans notre cinématographie avec son premier long métrage de fiction. All You Can Eat Buddah fait une belle carrière internationale en festival, tout en retenant l’attention des votants aux prix Écrans canadiens. Alors que le film prend l’affiche, le cinéaste se trouve pourtant à Paris en résidence pour écrire son prochain scénario. Mais la magie de la vidéoconférence nous a permis de discuter de cette œuvre inclassable et originale, pourtant fortement marquée par ses influences.

Le Québécois n’est pas le premier venu. Il a grandi sur les plateaux comme jeune acteur. «C’est là que je suis bien.» Il passe rapidement derrière la caméra. Avec succès: La savane américaine obtient un prix spécial du jury en 2008 aux Rencontres internationales du documentaire de Montréal (RIDM).

Une demi-douzaine de courts métrages de fiction suivront, en plus de son travail de directeur photo remarqué, notamment sur Vic + Flo ont vu un ours de Denis Côté (2013) et sur les deux premières saisons à la télé de Blue Moon.

Cette dualité complémentaire «me garde allumé et me force à développer des réflexes d’adaptation pour créer dans des situations difficiles», explique le volubile créateur. Pas question de renoncer à l’un ou à l’autre. «Entrer dans l’univers de quelqu’un, j’adore ça. Quand je fais de la photo, j’ai pas le goût de réaliser le film à la place [du réalisateur].» Un poste d’observation privilégié qui l’inspire.

Parce que, contrairement à d’autres, le cinéaste assume pleinement ses influences, conscientes ou pas. Côté, bien sûr. Et toutes les bandes dessinées de son enfance, notamment celles des Humanoïdes associés, Mœbius en tête.

Mais All You Can Eat Buddah rend surtout hommage aux maîtres du surréalisme des années 1960-1970. De Buñuel à Fellini en passant par Antonioni et Pasolini. L’avventura (1960) du premier lui a inspiré son architecture sonore de vagues successives, «un mécanisme hypnotique», alors qu’il a puisé au célèbre Théorème (1968) du second le besoin irrépressible «qu’ont les gens de croire».

Satire sociale contemporaine
Sa satire sociale n’est pas moins très contemporaine. Elle tourne autour de Mike, un corpulent bonhomme qui débarque dans un tout-inclus. Un peu comme «un Hemingway en fin de vie ou un Brando dans Apocalypse Now. Il ne va pas dans ce lieu pour se laisser mourir, mais pour affirmer l’absurdité du monde, quitte à en mourir». En mangeant à l’excès — on pense évidemment à La grande bouffe (1973) de Ferreri.

Cet appétit gargantuesque exerce un étrange pouvoir de fascination sur les clients du El Palacio. «Ils vont l’infuser de pouvoirs magiques et de qualités divines. C’est aussi une quête d’extrême : aller au bout de tout pour éventuellement atteindre l’illumination.»

Ian Lagarde a donc juxtaposé le spirituel au très profane, celui de ce lieu infantilisant où un bracelet permet de consommer à l’excès, sans trop se soucier de ceux qui s’échinent pour accommoder les moindres désirs du client…

Le «flash» lui est venu lors d’un séjour au Mexique où il décide, avec un ami, «de jouer aux gringos» dans un parc aquatique. Et «plus j’y pensais, plus ça restait». Au point d’aller passer une semaine dans un tout-inclus, lui qui n’y a jamais mis les pieds. «C’est pas du tout le genre d’endroit où je me sens bien. Ma position s’est nuancée depuis et l’idée n’est pas de juger les gens qui y vont. [Mon séjour] m’a juste confirmé qu’il y avait de la matière à explorer : politique, sociale, culturelle, mystique… J’avais l’impression de tenir quelque chose.»

Ian Lagarde a tourné son film à Cuba.

Qu’il a transposé dans un lieu tropical indéfini, même si le tournage, lui, s’est déroulé à Cuba. «Parce que c’est un des derniers endroits où t’as l’impression de voyager dans un autre pays.» L’île exerce aussi sur lui une fascination depuis qu’il a vu, il y a des années, Soy Cuba (1964) de Mikhaïl Kalatozov. Curieusement, «je n’étais jamais allé». Son séjour l’a ravi. Il louange, deux fois plutôt qu’une, le sens de la débrouillardise de son équipe technique cubaine. «Ça apporte énormément au film.»

L’amalgame de toutes ses influences a donné All You Can Eat Buddah, œuvre paradoxalement très libre et une somme «d’ambiguïtés constantes jusque dans le genre du film».

Ce qui ne l’a pourtant pas empêché de récolter six nominations aux prix Écrans, dont meilleur réalisateur! Lagarde est le premier surpris. «Je sais que c’est un film différent. Je ne m’attends pas à gagner quoi que ce soit, mais le fait qu’il ait été mis en nomination, ça laisse peut-être croire qu’il y a une certaine ouverture pour du cinéma différent. […] Ça m’étonne, mais c’est le fun quand tu es resté fidèle à toi-même, à tes racines créatives.»

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UNE NOMINATION POUR SYLVIO ARRIOLA

All You Can Eat Buddha a porté chance à Sylvio Arriola. L’acteur de Québec, qui joue le maître d’hôtel du El Palacio, est en nomination pour le prix Écran du meilleur acteur de soutien. Bien connu pour son travail avec plusieurs metteurs en scène renommés comme Robert Lepage, Wajdi Mouawad et Frédéric Dubois, il bénéficiait aussi d’un avantage indéniable : celui d’avoir des origines latino-américaines. «C’était très important pour moi, souligne Ian Lagarde. Je ne voulais pas faire du “blanchissement”. Il est arrivé aux auditions et ça a été un coup de cœur. Je ne le connaissais pas à la base, mais plusieurs amis me l’avaient recommandé.» Sylvio Arriola avait également un atout dans sa manche. «C’est un mystique lui aussi. On a des atomes crochus», rigole le réalisateur.  

All You Can Eat Buddah prend l’affiche le 23 février.