Ce prix est venu s'ajouter à ses nombreux titres honorifiques, dont celui d'Officier des Arts et des Lettres de France, de membre du Panthéon canadien de l'art lyrique, d'Officier de l'Ordre national du Québec et de Compagnon de l'Ordre du Canada.

Le chanteur lyrique québécois Joseph Rouleau s'éteint à l'âge de 90 ans

Le chanteur lyrique québécois Joseph Rouleau, ayant monté sur les plus grandes scènes lyriques du monde avec entre autres Luciano Pavarotti, Placido Domingo et Maria Callas et travaillé avec des metteurs en scène aussi prestigieux que Luchino Visconti, Franco Zeffirelli, John Gielgud et Patrice Chéreau, est décédé vendredi à l'âge de 90 ans.

Basse de renommée internationale, Joseph Rouleau, qui avait été le premier élève en chant à être admis au Conservatoire de musique du Québec à Montréal au tournant des années 1950, a agi pendant 25 ans comme président des Jeunesses musicales du Canada.

Son talent ayant été reconnu à travers le monde, il a donné quelque 1000 représentations au Royal Opera House du Covent Garden de Londres.

Professeur de chant à l’Université du Québec à Montréal (UQÀM), il aura été à la source de la création de l’Opéra de Montréal en 1980.

Le ténor Marc Hervieux avait rendu visite à son «grand ami», jeudi soir, à l’hôpital aux soins palliatifs.

«Je pense que c’est la plus grande carrière de chanteur d’opéra que le Québec a connue. C’est 70 ans de carrière. C’est 30 ans associé au Covent Garden de Londres. C’est deux tournées historiques en U.R.S.S. Chanter le personnage mythique de Boris Godounov en russe, chez les Russes, c’était exceptionnel. On l’a acclamé là-bas», a-t-il fait valoir en entrevue.

«C’est quelqu’un qui a tracé la voie pour les chanteurs d’ici, pour aller chanter partout sur la planète», a-t-il ajouté.

M. Hervieux a également parlé de son «dévouement immense pour la musique, l’opéra, et particulièrement pour les jeunes chanteurs et musiciens».

Abondant dans le même sens, la directrice générale et artistique des Jeunesses musicales du Canada, Danièle LeBlanc, a présenté Joseph Rouleau comme un «grand défenseur de la culture artistique au Québec».

«Joseph a été derrière les grandes institutions de Montréal, et il ne l’a jamais fait pour avoir une reconnaissance. Il l’a toujours fait parce qu’il aimait s’impliquer, qu’il aimait s’investir et qu’il croyait en la musique classique. Peu importe que ce soit à la scène, ou sur le plan administratif ou philanthropique, il se donnait 150 pour cent», a-t-elle souligné.

«C’est un homme pour qui j’avais immensément d’admiration. Quand on utilisait l’expression, un homme de coeur, c’était vraiment ça», a confié Mme LeBlanc.

Le chanteur lyrique Marc-Antoine D’Aragon, qui avait travaillé à ses côtés au sein de l’Orchestre de chambre McGill, récemment rebaptisé l’Orchestre classique de Montréal, a souligné le départ d’une «rare voix».

«Même quand il nous parlait, c’était extraordinaire juste de l’écouter parler. Peu importe le sujet qu’il abordait, on avait envie de l’entendre», s’est-il souvenu en entrevue téléphonique avec La Presse canadienne.

«C’est une personne qui a tellement fait, non seulement comme chanteur, (...) mais après ça comme ambassadeur de l’art lyrique au Canada et en essayant d’aider les talents d’ici, d’abord comme professeur et ensuite aux Jeunesses musicales du Canada», a-t-il relevé.

M. D’Aragon a également tenu à souligner la ténacité de celui qui chantait encore à l’âge de 83 ans dans une production de Pelléas et Mélisande à l’Université de Montréal.

«C’est une force de la nature quand même d’être resté actif aussi longtemps. Il y a peu de chanteurs qui peuvent dire qu’ils ont duré aussi longtemps avec une aussi belle voix et un aussi bel instrument encore en santé à cet âge-là.»

Remarqué dans un concours d’amateur

Né à Matane, dans le Bas-Saint-Laurent, le 28 février 1929 - sixième d’une famille de huit enfants - Joseph Rouleau fait ses études classiques au Collège Jean-de-Brébeuf de Montréal et étudie à l’Université de Montréal, en sciences politiques, sociales et économiques. Il aurait alors songé à une carrière en droit, avant d’être remarqué dans un concours d’amateur par Gilles Lefebvre, cofondateur des Jeunesses musicales, qui lui fait prendre conscience de son talent.

Après être devenu en 1949 le premier élève en chant à être admis au Conservatoire de musique du Québec à Montréal, il approfondit son art avec Mario Basiola et Antonio Narducci, à Milan.

Il parlera aussi de Wilfrid Pelletier, premier directeur artistique de l’OSM, comme d’un conseiller, «sinon un père» à ses débuts, qui l’a conduit vers le Conservatoire et aussi chez son premier imprésario à New York.

Il se fait remarquer dans des rôles de soutien à l’Opéra national du Québec et à l’Opéra Minute de Montréal, puis à l’Opera Guild de Montréal dans le rôle de Philippe II dans «Don Carlo» de Giuseppe Verdi, se produisant aussi en récital et à la radio et la télévision.

En 1955, Joseph Rouleau fait ses débuts aux États-Unis dans le rôle de Colline, dans «La Bohème» de Giacomo Puccini, aux côtés d’Irene Salemka. Dès l’année suivante, il signe un premier contrat avec la Royal Opera House du Covent Garden de Londres, au sein de laquelle il donnera quelque 1000 représentations durant les 30 années suivantes.

Il chanta avec la compagnie à Cardiff, Manchester et Southampton avant ses débuts à Londres dans le rôle de Colline le 23 avril 1957. Suivirent des premiers rôles dans plus de 40 productions de cette compagnie. Son interprétation du comte Rodolphe dans «La Sonnambula» de Vincenzo Bellini, en 1960 aux côtés de Joan Sutherland, marqua le début d’une collaboration avec la soprano qui l’amena à faire peu après ses débuts à l’Opéra de Paris et une tournée en Australie.

Joseph Rouleau s’est également produit avec des orchestres européens et américains comme la Philharmonia à Londres, le Concertgebouw d’Amsterdam, l’Orchestre philharmonique de New York, l’Orchestre philharmonique d’Israël et l’Orchestre de la Suisse romande.

Ses premiers rôles de Faust, Don Carlo et Boris Godounov en Union soviétique à la fin des années 1960 lui valurent aussi des commentaires élogieux.

Apprivoiser un rôle

Dans une entrevue sur le site de l’OSM, Joseph Rouleau disait aborder un nouveau rôle en s’intéressant d’abord à l’histoire. «Je crois qu’il est essentiel que l’artiste puisse intégrer le personnage. Que fait-il? Que ressent-il? Quelle source l’alimente? De quoi l’auteur s’est-il inspiré? Comment le compositeur a-t-il compris le texte? C’est comme essayer de décrire une toile. Il faut prendre le temps d’apprivoiser une partition, de trouver le rythme d’un texte», soutenait-il.

De retour à Montréal à la fin des années 1970, il enseigne le chant de 1980 à 1998 à l’Université du Québec à Montréal (UQÀM), où il fonde un atelier d’art lyrique.

Ayant été l’un des fondateurs du Mouvement d’action pour l’art lyrique du Québec et son président dès 1977, il sera avec ses revendications à la source de la création de l’Opéra de Montréal en 1980.

Au Canada, Joseph Rouleau s’est souvent produit avec l’Orchestre symphonique de Montréal, l’Orchestre symphonique de Toronto et l’Orchestre symphonique de Québec.

Il tiendra aussi un rôle dans le film de Gilles Groulx «Au pays de Monsieur Zom», dont la musique était signée Jacques Hétu.

En mars 1984, il collabore avec M. Hétu pour la création des «Abîmes du rêve» avec l’OS de Québec. Le 13 avril suivant, il tient au Metropolitan Opera le rôle du Grand Inquisiteur de Don Carlo de Verdi sous la direction de James Levine.

L’année 1990 a été marquée par l’enregistrement d’un album de chansons de Félix Leclerc autour duquel il a présenté des récitals et des concerts dont celui avec l’OS de Trois-Rivières qui attira quelque 4000 personnes au Festival international de Lanaudière.

Il s’était vu remettre en mai dernier la médaille de Commandeur, le grade le plus élevé de l’Ordre de Montréal. Ce prix est venu s’ajouter à ses nombreux titres honorifiques, dont ceux d’Officier des Arts et des Lettres de France et membre du Panthéon canadien de l’art lyrique.

L’Orchestre métropolitain a également décroché le Félix de l’album classique de l’année pour son enregistrement de Boris Godounov, avec Joseph Rouleau dans le rôle-titre. Le Concours international de musique de Montréal, cofondé avec André Bourbeau, remet chaque année le prix Joseph-Rouleau au meilleur participant québécois. Le complexe culturel de Matane, ville natale de l’artiste, porte aussi son nom.