Emmanuel Bédard et Anne-Marie Côté dans la pièce «Le cercle de craie caucasien», présentée au Trident.

«Le cercle de craie caucasien» : Combattante de la bonté

CRITIQUE / Deux ans et demi après y avoir dépoussiéré «Le songe d’une nuit d’été» de Shakespeare, Olivier Normand est de retour au Trident pour s’attaquer à la pièce phare du maître allemand Bertolt Brecht, «Le cercle de craie caucasien». Encore une fois, le metteur en scène ne s’est pas gêné pour secouer les puces d’un classique, actualisé de percussive manière.

Écrit en 1945, Le cercle de craie caucasien offre une réflexion sur la bonté, l’engagement et le sens du devoir à travers une question : à qui appartiennent les choses, les lieux ou même — dans une certaine mesure… — les gens? À ceux qui croient mériter leur dû où à ceux qui s’investissent pour le préserver et le rendre meilleur?

Dans une cité en guerre, alors que le gouverneur vient d’être assassiné et que sa femme a pris la fuite en laissant derrière son bébé, la servante Groucha prendra le poupon en charge, quitte à s’exposer au danger. Parce que comme celle de son père, la tête de l’héritier sera mise à prix. Si elle n’a pas d’emblée l’instinct maternel, Groucha entreprendra un périlleux périple teinté de doutes et parsemé d’écueils pour garder le petit Michel, pour qui elle développera de forts sentiments, en sécurité. Mais une fois les affrontements terminés, qui gardera l’enfant? Celle qui l’a mis au monde puis abandonné ou celle qui l’a dérobé et élevé?

Dynamique (voire sportive) à souhait, la mise en scène d’Olivier Normand met en exergue l’urgence vécue par Groucha, véritable combattante incarnée avec aplomb et sensibilité par Anne-Marie Côté. On a l’habitude de voir des vedettes rock s’offrir des passerelles pour se rapprocher de leur public. Normand propose cette fois la même chose aux comédiens. L’auditoire se trouve ainsi séparé en deux par ce passage permettant aux acteurs d’accéder à la scène ou d’en sortir par le fond de la salle, en traversant le public. Résultat : nous voilà enclavés dans l’action, qui survient devant nous, mais aussi derrière et sur le côté, multipliant les angles de vue selon l’endroit où se trouve notre siège. L’effet est très réussi.

Contrastes
Le cercle de craie caucasien joue sur les contrastes : entre richesse et pauvreté, entre bonté et égoïsme, entre douceur et violence, entre drame et ironie. Ça se décline notamment dans l’apparence des personnages, opposant d’un côté les riches maniérés aux allures clownesques (grâce notamment aux maquillages d’Élène Pearson) et de l’autre les moins privilégiés qui ne s’embarrassent ni de grimage ni de froufrous. L’antithèse entre l’action très vive et l’emballage visuel qui multiplie les effets poétiques — étoffes vaporeuses, jeux d’ombres, etc. — s’avère aussi porteuse.

Si le parcours de Groucha se décline en une enfilade d’épreuves, le spectacle n’est pas dénué d’humour. Difficile de ne pas rire devant la mesquinerie nourrie d’angoisse de la belle-sœur Aniko (Sophie Thibeault) et du manque de colonne vertébrale (au sens figuré, il va sans dire) du frère Laurenti (Jocelyn Paré). Ou du mariage au faux mourant Youssoup (Emmanuel Bédard) devant une assemblée qu’on peut au mieux qualifier de «Ti-coune». Quant à Jonathan Gagnon il se montre aussi précieusement ridicule en gouverneur insouciant qu’en juge carnavalesque.

Traitée comme un personnage à part entière, la musique composée par Josué Beaucage et interprétée live avec le percussionniste Steve Hamel sert de véritable fil conducteur au spectacle. Le premier s’exécute sur une imposante machine — un synthétiseur modulaire, nous indique le programme — aux sonorités futuristes intrigantes. Le second ajoute une indéniable force de frappe à l’ensemble, surtout que le rythme de ses tambours trouve écho dans celui des pas des comédiens qui se déplacent le plus souvent en courant. Petit bémol : le volume parfois trop envahissant, qui force les acteurs à crier pour se faire entendre ou au spectateur à se résigner à en perdre des bouts...

La pièce Le cercle de craie caucasien est présentée au Trident jusqu’au 12 octobre.