Seul réalisateur québécois à Cannes en 2018, Patrick Bouchard présentera son court Le sujet jeudi.

Le beau risque de Patrick Bouchard à Cannes

CANNES — Tout sourit à Patrick Bouchard en ce moment. Après trois ans d’efforts, le seul réalisateur québécois à Cannes en 2018 présentera son court Le sujet jeudi à Cannes. Enfin presque tout. Depuis son arrivée, il n’a eu ni le temps ni la température — ça fait deux jours qu’il pleut — pour profiter de la plage...

Évidemment, l’homme de 43 ans n’en fait pas une dépression. Après tout, la 50e Quinzaine des réalisateurs a sélectionné son très personnel et original court métrage, avec neuf autres, sur les 700 propositions reçues.

Dire qu’au cégep, Bouchard a hésité entre musique et arts plastiques. Retenant cette dernière option, il a poursuivi avec un bac interdisciplinaire à l’Université de Chicoutimi, tâtant de la peinture et de la sculpture avant de privilégier le cinéma. Sa passion pour l’animation remontant à l’enfance, tout s’est mis en place.

Avec beaucoup de succès: trois de ses derniers courts ont remporté un Jutra. Mais après Bydlo (2013), le spécialiste de l’animation en volume a négocié «un virage plus personnel» dans sa façon de créer. Il cède à son envie de travailler avec un corps grandeur nature qui devient, après réflexion, son alter ego.

«C’est l’animateur qui s’ouvre, le moment où j’ai eu 40 ans, donc un questionnement sur moi et mon œuvre. C’est très introspectif.» En effet. On y voit l’animateur extirper souvenirs, émotions et angoisses de son double.

«Je voulais jouer avec la symbolique de l’être. Il n’y a pas d’histoire ni scénario — le contraire de qu’on fait d’habitude en animation.» Le cinéaste s’est tellement inspiré du moment que «si je le refaisais demain matin, ce serait complètement différent».

Comme son prochain film, d’ailleurs. Il jongle avec plusieurs idées. «Je vais voir laquelle va prendre feu.» Pas tout de suite. Le sujet a beaucoup demandé à son créateur. Pour l’instant, il savoure le moment. Qui l’a pris par surprise — il sait son film difficile.

Reste que l’artiste se sent bien seul de sa gang. On est loin des récentes années où trois, quatre cinéastes québécois déambulaient sur la Croisette. «Je trouve ça plate qu’il n’y ait pas le rayonnement habituel.» Conséquence positive, «j’ai beaucoup de visibilité». Il enchaîne les entrevues depuis dimanche.

Patrick Bouchard a pris un gros risque. Qui a payé. En plus d’être retenu pour le 50e de la Quinzaine, Le sujet sera en compétition à Annecy (La Mecque de l’animation) et à Anima Mundi au Brésil. Quand on vous disait que tout lui sourit — on annonce d’ailleurs du beau temps jusqu’à son départ samedi...

Spike Lee est arrivé sur le tapis rouge de Cannes en brandissant deux poings américains (Amour et Haine, qui rappellent son film «Do the Right Thing») avant la projection de son brûlot «BlacKkKlasman».

Spike Lee était attendu avec impatience sur la Croisette et le réalisateur de choc a livré la marchandise avec BlacKkKlasman, un véritable brûlot. Trente ans après qu’il ait vu la Palme d’or lui échapper avec Do The Right Thing, le vétéran aura sa chance avec ce vibrant long métrage qui mélange habilement les genres pour dénoncer le racisme systémique qui se perpétue aux États-Unis.

Difficile de croire que Lee se soit inspiré d’une histoire vraie, mais c’est le cas: celle de Ron Stallworth (John David Washington). Le premier policier noir de Colorado Springs a réussi un véritable tour de force en infiltrant la cellule locale du Klu Klux Klan et dupant son grand chevalier David Duke grâce à un habile subterfuge — il a utilisé son coéquipier juif Flip Zimmerman (Adam Driver) sur le terrain.

Spike Lee (Malcom X) est un réalisateur avec un talent considérable et il fait flèche de tout bois — avec une certaine démagogie, mais presque de bon aloi vu le sujet. Le montage parallèle entre le récit de l’abominable lynchage de Jesse Washington en 1917 (un fait réel) et la cérémonie d’intronisation d’un membre du KKK est dévastateur.

Le puissant long métrage, monté comme un suspense, a beau dénoncer avec vigueur la rhétorique du KKK autant que le racisme ordinaire (dont celui de ses coéquipiers), Lee a comme d’habitude utilisé avec beaucoup de bonheur l’humour caustique comme soupape. Quitte à tomber parfois dans la caricature.

Spike Lee n’a jamais fait dans la dentelle — BlacKkKlasman reste dans le même credo. Il enfonce parfois le clou avec un peu trop de vigueur, mais il atteint la cible en plein dans le mille avec ses allusions à la présidence Trump. On se demande d’ailleurs ce qui est le plus absurde: le drame d’époque ou la situation actuelle?

Le cinéaste afro-américain en profite pour marteler son message, juxtaposant la fin de BlacKkKlasman avec les manifestations de l’extrême droite en 2017 à Charlottesville, un moment très poignant.

Le film militant s’adresse autant à la réflexion qu’aux émotions et arrive à point nommé. Avec l’émergence depuis cinq ans du mouvement militant Black Lives Matter en réaction aux Noirs abattus par des policiers blancs et le succès de La panthère noire, on peut espérer que BlacKkKlasman pourra rejoindre un vaste public. Et susciter une discussion. Un prix pourrait aider en tout cas...

Les frais de ce reportage sont en partie payés par le Festival de Cannes.

ENTENDU

Une tonne de vieux succès dans Le grand bain, la très réussie comédie humaine de Gilles Lellouche. Un film avec un sujet casse-gueule: une demi-douzaine de quadragénaires qui tentent de reprendre goût à la vie en pratiquant la... nage synchronisée! Ça commence avec un générique d’enfer qui introduit Everybody Wants to Rule the World (Tears for Fears) puis ça déboule: Physical (Olivia Newton-John), Chariots of Fire (Vangelis), Easy Lover (Phil Collins)... Pour les plus mélomanes, il y a même un extrait de Marquee Moon de Television. Avouez que je vous ai mis de plein de vers d’oreille en tête... De rien, ça me fait plaisir.

VU

Les deux films japonais de la compétition, dont le très beau et touchant Mankibi Kasoku (Une affaire de famille). Pour sa cinquième présence en compétition, Kore-Eda Hirokazu explore à nouveau ce qui unit les membres d’une maisonnée: liens du sang ou affectifs? Il met en scène une famille de Bougon (en moins extrême) qui évolue en marge de la société avec le système D. Nos voleurs à la petite semaine, malgré leurs moyens limités, vivent heureux. Jusqu’à ce qu’un incident vienne distendre leurs attaches. Film délicat, ce nouvel opus du cinéaste compte sur des personnages attachants ainsi qu’une réalisation attentive et peu intrusive. Une affaire de famille a été très chaleureusement applaudi en projection de presse, un signe qui ne trompe pas. 

LU

Dans le Screen que les bonzes de Cannes sont devenus les premiers signataires lundi d’une charte pour améliorer la parité dans les grands festivals du film internationaux. La charte est née sous l’impulsion de l’organisme 50-50x2020, qui compile les statistiques sur l’industrie française du cinéma afin d’atteindre la parité sur les productions d’ici deux ans. C’est aussi eux qui étaient derrière le coup d’éclat de la montée des marches par 82 femmes samedi. Thierry Frémaux, délégué général du Festival, Édouard Waintrop, délégué général de la Quinzaine des réalisateurs, et Charles Tesson, délégué général de la Semaine de la critique, ont apposé leur griffe sur la charte. 

ON A VU

Mankibi Kasoku (Une affaire de famille), de Kore-Eda Hirikazu ***½

Asako, de Ryusuke Hamaguchi **

BlacKkKlasman, de Spike Lee ***½