«J'ai fait faire le tatouage Semper Femina sur ma cuisse gauche parce que j'étais obsédée par cette idée que les cuisses des femmes sont particulièrement fortes, dit Laura Marling. J'aime cette idée que la puissance du corps de la femme provienne des cuisses et du bassin.»

Laura Marling: une muse nommée féminité

Laura Marling avait 21 ans lorsqu'elle a décidé de se faire tatouer «Semper femina» sur la cuisse gauche, c'est-à-dire «toujours une femme», deux mots tirés de l'Énéide, du poète Virgile. La chanteuse folk était alors loin de se douter que, quelques années plus tard, la formulation deviendrait le titre de son sixième album, nouveau sommet dans sa jeune, quoique florissante, carrière.
Le vers complet de Virgile, qui remonte à plus de 2000 ans, se traduit sensiblement par «la femme est toujours un être inconstant et changeant». Il chapeaute les neuf nouvelles compositions de la Britannique, qui a exploré la féminité sous ses différentes formes. Laura Marling ne se contente pas de traiter d'amour ou de désamour. Elle s'intéresse au désir, à l'amitié et va jusqu'à observer le rôle de la muse dans la chanson Nouel, non sans évoquer le tableau L'origine du monde, de Gustave Courbet.
C'est en travaillant sur le libretto d'un opéra pour une amie, consacré à Lou-Andreas Salomé (1861-1937), que la thématique de Semper Femina s'est imposée. Cette intellectuelle russe, au tempérament nomade, a non seulement publié maints ouvrages, mais elle a été la première femme psychanalyste, en plus d'être au coeur de diverses passions amoureuses, notamment avec Nietzsche et Rainer Maria Rilke, dont elle fut la muse.
«Elle était incroyablement déterminée et douée, relève Laura Marling. Elle a été le premier exemple d'une femme qui a fait un tel cheminement et une telle carrière académiques à une époque où ce milieu était entièrement dominé par les hommes, relève Laura Marling. Elle avait tout le respect des hommes pour ce qu'elle faisait et elle avait une relation intéressante avec la sexualité. Elle est restée vierge jusque tard dans sa vie, par choix, pour protéger ses pouvoirs intellectuels - elle croyait qu'ils étaient liés à son énergie sexuelle. Et donc, tandis que j'écrivais ce libretto, je pensais aux femmes qui sont des modèles et à combien elles peuvent être importantes.»
Marling a véritablement été absorbée par son sujet : parallèlement à sa démarche artistique, elle a fait une série d'entretiens en baladodiffusion sur la place, la vision et la sensibilité de la femme dans la création, intitulé Reversal of The Muse, auquel ont notamment participé Emmylou Harris et Dolly Parton. 
Avec Blake Mills
La densité et la finesse des textes de Laura Marling ne font nul doute, or ceci n'empêche pas Semper Femina d'être une oeuvre accessible, dont le charme opère dès la première écoute. Son matériel garde ses racines dans une folk qui oscille entre tradition et modernité, entre acoustique et électrique, avec de belles trouvailles sonores, comme cette basse et cette contrebasse qui se côtoient, en ouverture. 
Aussi féminine que soit la thématique de ce projet, Marling s'est adjoint les services d'un homme, le très respecté Blake Mills (Alabama Shakes, Fiona Apple, John Legend) pour la réalisation - «il doit y avoir 1000 réalisateurs pour une réalisatrice», note-t-elle.  De toute évidence, la rencontre a été fructueuse.
«Je dirais qu'on s'est choisi l'un et l'autre, parce qu'il est assez demandé et j'ai été heureuse qu'ils soit prêt à faire cet album. On n'a pas eu énormément de temps : on a pris deux semaines. Je le voulais parce qu'il a un lien avec les sons... il est le meilleur! Il n'y a personne qui joue aussi bien de la guitare que lui, avec ces teintes.»
Débuts hâtifs
Marling a une trajectoire impressionnante. Elle a fait ses débuts très tôt, à l'âge de 16 ans, publiant son premier album en 2008, qui lui a valu la première d'une série de nominations au prestigieux Mercury Prize. Elle s'est retrouvée associée de près à la vague nu folk, dans laquelle les Noah and The Whale et Mumford and Sons sont apparus. D'ailleurs, d'aucuns ont vu dans les premiers vers de la chanson Soothing, où elle baptise un ancien amoureux «Hopeless Wanderer» une référence à Marcus Mumford, qu'elle a déjà fréquenté. Elle assure que toutefois que, si elle peut puiser son inspiration dans le réel, elle en ressort avec de la fiction et n'écrit pas à l'attention de qui que ce soit.
«On a déjà écrit à propos de moi et ce n'est pas une expérience tellement agréable, même si ça peut donner de bonnes chansons, confie-t-elle. Je fais gaffe à ne pas faire ça...»
Tout le contraire d'une saveur du jour, Marling a vu son étoile briller davantage au fil des albums et des tournées. Ses enregistrements ont été lancés sur une base biannuelle, si bien qu'elle se retrouve à 27 ans avec une feuille de route bien remplie. Avec un important bagage de chansons, aussi. Si elle n'était pas encore majeure lorsqu'elle a partagé ses premières, elle n'en rougit pas. On pourra sans doute le constater dans sa présente tournée, qui l'amènera à Mont-réal le 13 mai, entourée de cinq musiciens, car elle n'hésitera pas à fouiller dans son matériel plus ancien.
«On fait parfois une pièce de mon deuxième album I Speak Because I Can, qui s'appelle Darkness Descends, que je n'avais pas jouée depuis huit ans, je crois. En travaillant sur la liste des chansons, je voulais aussi savoir ce que les gens écoutaient, parce que je n'en avais aucune idée, alors je voulais aussi bâtir ça en fonction de ce qui plairait aux gens. [...] Je  suis fière de tout ce que j'ai fait. On a réarrangé toutes les chansons pour qu'elles cadrent avec celles du nouvel album.»
Faire sa route seule
On a été quelque peu surpris lorsqu'on a su qu'il serait possible de s'entretenir avec Laura Marling. Par le passé, l'artiste s'entretenait que rarement avec la presse. Or les choses ont quelque peu changé : après cinq enregistrements chez Virgin, la chanteuse fait désormais sa route seule, sur sa propre étiquette, More Alarming. «C'est plus de travail que ce à quoi j'étais habituée, reconnaît-elle. Vous voyez les gens faire beaucoup d'efforts pour vous, parce que personne ne fait d'argent si cet album ne fonctionne pas bien, alors ils doivent croire à l'album et mettre toute leur énergie dedans. Ça veut aussi dire pour moi de faire plus de travail que j'en fais habituellement, notamment dans mes rencontres avec la presse pour la promotion, ce qui est quand même agréable, car c'est de mon matériel dont je parle...»