Zaid Saad parle à des spectateurs rassemblés aux abords de la rivière Tigre.

L’art s’attaque aux fantômes de Bagdad

BAGDAD — Bonnet multicolore sur la tête et baskets aux pieds, Zaid Saad venait de terminer son installation artistique sur la souffrance des migrants quand la police a débarqué: à Bagdad, les artistes se mobilisent, mais se heurtent encore à la dure réalité.

Dans la capitale d’un pays déchiré depuis 15 ans par la violence, durant deux jours un collectif de jeunes artistes s’est invité sur les places et dans les rues pour dénoncer les problèmes sociaux qui ravagent leur société.

Mais, à chaque pas, ils ont dû faire face aux obstacles physiques --murs de béton et autres interdictions policières-- et sociétaux --scepticisme des passants et traditions bien ancrées.

Les 11 cartons de Zaid Saad, censés représenter les migrants qui prennent la mer au risque de leur vie ont ainsi fait les frais de leur emplacement.
Posés au bord du Tigre, juste en face de l’ultra-sécurisée Zone verte, où siègent les autorités irakiennes et plusieurs ambassades, ils ont nécessité une longue liste de coups de téléphone et d’autorisations écrites, comme l’a constaté une journaliste de l’AFP.

«Mieux que rien»

Mais Zaid Saad tenait à cet endroit car, dit-il, ces migrants «sont partis parce que l’Irak est devenu invivable et l’un des principaux responsables, c’est le gouvernement qui est dans la Zone verte».

Avec son installation, il veut inciter les Irakiens à «rester, construire d’abord notre pays puis partir ensuite».

Et pour cet Irakien de 27 ans, comme «la société s’est habituée aux manifestations et autres protestions», «il faut du nouveau». «L’art, en particulier l’art contemporain, est nouveau, donc il aura un impact», veut-il croire, face à l’émigration, la pauvreté, la pollution et les dégâts laissés par trois années d’occupation jihadiste.

Bagdad, secouée en 2003 par l’invasion emmenée par les Américains qui a renversé Saddam Hussein puis ensanglantée par les violences confessionnelles et les attentats jihadistes, porte encore des stigmates.

Le projet Baghdad Walk auquel participe Zaid Saad a d’ailleurs intégré dans son parcours les murs de béton et autres blocs de ciment rendant aveugles la plupart des rues de la capitale.

Hussein Matar, qui expose en regard des clichés de Bagdad pris aujourd’hui et il y a plusieurs décennies, veut croire que cela «peut changer». Pour ce photographe au physique râblé, «tout ce qui est négatif dans la ville est uniquement à la surface».

Accrochés au mur de maisons patriciennes dont les fenêtres de bois s’effritent sur la rue Rachid — autrefois surnommée les Champs-Elysées irakiens —, mettent pourtant en exergue décrépitude et destructions.

Une bonne part du patrimoine de la ville plus que millénaire a été «défigurée», affirme à l’AFP Caecilia Pieri, chercheuse associée à l’Institut français du Proche-Orient (Ifpo). Il y a bien, ajoute-t-elle, «plus de cafés pour les jeunes, plus d’initiatives créatives, mais tout cela reste l’apanage d’une bourgeoisie urbaine et instruite».

«C’est mieux que rien, mais ce n’est pas assez pour irriguer l’ensemble de la société», estime l’auteure de «Bagdad, 1914-1960, la construction d’une capitale moderne».

«L’Histoire plus forte que l’art»

De fait, sur les trottoirs de la rue Rachid, les passants s’intéressent moins aux installations artistiques qu’aux montres et aux baskets de contrefaçon de boutiques ou de vendeurs à la sauvette. Au passage du Baghdad Walk, le prenant peut-être pour un groupe de rares touristes, l’un d’eux lance même, incrédule: «vous êtes Irakiens?».

Plus loin, sur la place Tahrir, Louaï al-Hadari a posé sa statue: une femme ayant brisé les chaînes qui enserraient ses poignets. À travers elle, l’artiste veut faire entendre la cause des Yazidies, les milliers de femmes d’une minorité du nord de l’Irak dont les jihadistes avaient fait leurs esclaves sexuelles.

«Il y a de l’espoir dans cette statue», assure-t-il à l’AFP, ajoutant avoir choisi l’endroit à dessein. En arabe, Tahrir signifie «libération».

Mais il a quand même retouché sa sculpture, dit-il, en étoffant sa robe pour mieux couvrir son corps car «beaucoup de personnes pourraient ne pas comprendre l’idée et considérer que c’est impudique» dans une société où les traditions conservatrices sont tenaces.

Pour Ali Amer, ingénieur de 34 ans qui participe à la visite, c’est la société qu’il faut questionner. «Notre ville est sale? C’est nous qui la polluons. Elle n’est pas sûre? C’est nous qui créons des problèmes», lance-t-il.

Mais pour Abou Adhraa al-Rubaye, qui vend des accessoires pour téléphone portable à même le trottoir, la solution n’est pas aussi simple.

«On a grandi dans la violence, il n’y a aucune chance que l’art change les choses», assure-t-il, catégorique. «La guerre, la guerre et encore la guerre: l’Histoire est plus forte que l’art.»