Eddy Firmin et Fred Laforge ont développé l’imagerie d’un pays fictif avec Freddy Boutique.

Laforge et Firmin dans la république du Guagabec

L’alliance artistique entre Fred Laforge et Eddy Firmin arrive à terme, alors qu’ils déploient chez Engramme l’inventaire d’objets et d’images souvenirs de leur république imaginaire du Guagabec. Les œuvres produites lors du Symposium de Baie-Saint-Paul sont disposées soigneusement sur les tablettes et présentoirs, célébrant les deux dictateurs — et uniques citoyens — du pays inventé.

Les deux artistes se sont rencontrés dans l’atelier de moulage de l’Université du Québec à Montréal, alors qu’ils étaient candidats au doctorat et en études et pratiques des arts. «On parlait toujours politique, entre autres des questions de colonialisme, Eddy à travers l’histoire de la Guadeloupe, moi à travers celle du Québec», raconte Fred Laforge.

Il y un peu plus d’un an, ils ont donc décidé de créer un projet commun, Freddy Boutique. Ils y ont développé l’imagerie d’un pays fictif, le Guagabec, et l’ont ensuite déclinée sur des drapeaux, des affiches, des cartes postales, de la vaisselle, des vêtements, des porte-clés et des bonbons, comme dans un magasin de souvenirs. Tout en jouant avec les paramètres du culte de la personnalité qui entoure les régimes dictatoriaux, ils réinventent la figure du résistant et interrogent les limites entre l’objet artistique, l’objet souvenir et l’objet industriel. Des vases munis d’oreilles donnent l’impression que la pièce est sur écoute. Pour pousser la démarche jusqu’au bout, tout est à vendre. Comme il s’agit de la dernière exposition découlant du projet, on liquide les stocks à prix avantageux.

«On a pensé à cette écriture visuelle marxiste, qui a engendré toute une iconographie dictatoriale, explique Eddy Firmin. On a décidé de piocher là-dedans et de s’en inspirer. Le reste, c’est nous.» 

Ce «nous» se reflète dans les fusions de symboles et de figures de l’histoire de l’art et de l’histoire humaine que cultivait déjà Fred Laforge — bonbonne de propane et vase Ming, têtes d’animaux sur corps d’hommes, statuette africaine et nu gréco-romain. Ici, ce sera le haut du corps d’un dictateur planté sur une banane (comme dans «république de...») ou encore un cornichon. Les dictateurs apparaissent en différents formats, parfois juchés sur l’épaule de l’autre comme un enfant ou un pantin, ou encore accompagnés de Darth Vador, le Saint-Esprit de leur Sainte Trinité.

Les couleurs du Guagabec se déclinent sur des drapeaux, des cartes postales, de la vaisselle, des vêtements, des porte-clés et des bonbons.

Chacun des deux artistes cultivait déjà un lexique de symboles. «Moi j’utilisais beaucoup la figure du smiley, alors qu’Eddy utilisait les icônes de Twitter et Facebook. On est allés à la rencontre des deux, avec l’émoticône, qu’on a transformée en maquillage. Ça rejoignait l’idée du masque japonais, africain, autochtone», indique Fred Laforge. À Baie-Saint-Paul, ils ont créé des matrices, puis des reproductions de leur tête, qu’ils ont maculées de glaçure dorée ou de maquillages colorés. Les pièces inspirent tantôt la vénération, voire le masque mortuaire, tantôt l’apparat, le punk et l’autodérision.

On voit aussi plusieurs similitudes avec l’œuvre Ego-Portrait, de Firmin, un buste d’homme noir en faïence, porcelaine, or et acier orné d’un collier d’esclave et paré du logo d’une marque de luxe.  

Résistance

Leur drapeau, sur lequel on peut lire la devise «Patriotes du Guagabec», est la fusion de celui de Patriotes québécois et des indépendantistes guadeloupéens, qui se trouvaient tous deux à avoir des bandes rouges et vertes et une étoile jaune. La tête du Patriote a été posée sur le corps d'un esclave marron, une citation visuellle de  Tardiez L'ainé et «une des rares représentations positives de mes ancêtres», note Firmin.

Patriote et Soukougnan se côtoient au Guagabec.

Les deux personnages s’élancent pour se taper dans la main, mettent en miroir l’histoire de deux groupes de résistants au colonialisme, deux figures du rebelle dans un espace colonisé. «Ils ont subi des violences très différentes, mais nous sommes partis des ressemblances et non pas des différences», ajoute-t-il. 

Pour les deux artistes, l’expérience de Freddy Boutique leur permettra de reprendre leur travail personnel avec de nouvelles perspectives. «On ne gardera pas les mêmes choses. Moi, l’idée de pays, c’est vraiment quelque chose qui m’allume énormément, je sais que je vais continuer d’explorer ça», indique Laforge. À travers un journal de recherche des études décoloniales, Fredy Firmin, lui, continuera de questionner le récit comme fondement d’une culture, et les rapports de pouvoir.

L’exposition se poursuit jusqu’au 25 novembre au 510, Côte d’Abraham, Québec. Info: www.fredlaforge.com et www.eddyfirmin.com