L’artiste Lady Pink créant une murale dans le Bronx

Lady Pink, graffeuse entrepreneuse

NEW YORK — Elle a débuté à 15 ans, en faisant des graffitis sur les wagons du métro new-yorkais en 1979, s’imposant peu à peu dans un monde clandestin, dangereux et très masculin.

Aujourd’hui la cinquantaine, Lady Pink, parfois surnommée «la première dame du graffiti», est une artiste de rue décomplexée qui ne fait plus rien d’illégal et se voit avant tout comme «une entrepreneuse».

La route a été riche en aventures pour cette femme menue, au visage encadré de longs cheveux noirs, arrivée à New York enfant avec sa mère et sa sœur depuis la forêt amazonienne d’Équateur où elle est née.

À l’époque, «New York était en ruines, il y avait beaucoup de criminalité et de corruption, tout était horrible. Adolescents, on s’est fixé pour tâche d’embellir la ville», raconte-t-elle.

Graffeuse par amour

Lady Pink — de son vrai nom Sandra Fabara — a débuté dans le graffiti après l’interpellation de son premier amour, un graffeur.

Ses parents décident d’envoyer son chéri à Porto Rico, chez des membres de sa famille. Elle, le cœur brisé, se met à écrire son nom sur les murs de son école. Des amis à lui, graffeurs également, lui montrent leurs techniques.

«Bien sûr, ma mère était inquiète. Je passais par la fenêtre avec un sac de peintures et j’allais dans les pires quartiers de New York en pleine nuit, seule, retrouver mes amis. On allait ensemble dans des quartiers pires encore où étaient stationnées les rames... On se faufilait dans des tunnels et des ruelles obscures», dit-elle de sa vie d’alors.

Parfois, elle mourait de peur. «C’est ce que j’ai fait de plus terrifiant et de plus amusant dans ma vie», dit-elle. «Mais il ne faut pas glorifier le graffiti, c’est extrêmement dangereux, et il y a des gens qui en sont morts».

Elle dit avoir eu la chance de rencontrer les bonnes personnes, au bon moment.

«On m’invitait à toutes ces galeries et expositions», à participer à «des films, des livres, à voyager dans le monde entier, à des fêtes avec des gens riches comme Andy Warhol, Keith Haring, Basquiat, toutes sortes d’artistes incroyables», raconte Lady Pink, qui a notamment joué dans un film emblématique sur le graffiti, Wild Side (1982).

Célébrité instantanée

«Il y avait beaucoup d’énergie et de chaos au début des années 80, le graffiti commençait juste à émerger, il y avait un tourbillon d’activités», se remémore-t-elle.

Aujourd’hui, dans un climat empoisonné par les menaces d’attentats, «le plus probable, c’est que tu te prennes une balle en peignant dans le métro. Ils te prendront pour un terroriste».

Lady Pink s’est depuis installée dans une petite ville de l’État de New York dont elle tait le nom, loin de la brigade antivandalisme de la police new-yorkaise qu’elle accuse d’avoir perquisitionné sans raison par deux fois son domicile, confisquant peintures, ordinateurs, livres.

New York «est devenu un État policier, elle est hostile aux artistes», déplore-t-elle.

Une partie de son œuvre a disparu lorsque le site industriel abandonné de 5Pointz, dans le quartier du Queens, qui fut 20 ans durant un lieu culte pour graffeurs, a été rasé par un promoteur immobilier en 2013.

Un juge a ordonné en février 2018 d’accorder 6,7 millions $ de dommages et intérêts à 21 artistes lésés, dont elle. Mais le promoteur a fait appel et elle ne croit guère à ses chances de percevoir un jour une partie de cet argent.

«Le système judiciaire n’a jamais été juste avec les graffeurs et les artistes de rue. Je ne m’attends pas à ce qu’il le soit maintenant», dit-elle