Normand Bissonnette et Alexandrine Warren font partie d’une distribution qui réussit à faire naître de riches ambiguïtés, malgré un ton parfois téléromanesque.

La réunification des deux Corées: l’amour ne suffit pas

CRITIQUE / Pour qui a déjà été mystifié par l’écriture d’orfèvre scénique de Joël Pommerat, l’idée de voir un de ses textes mis en scène par un autre est difficilement envisageable. Michel Nadeau s’est pourtant lancé, au Conservatoire et maintenant à la Bordée, avec une envie évidente de jouer sur le même terrain que l’homme de théâtre français, dont il a suivi le travail avec admiration.

Dans la salle à l’italienne de la Bordée, avec un décor formé de grands panneaux massifs, qui s’ouvrent et se ferment comme un temple rempli de passages secrets, on ne peut pas ne pas repenser à la longue salle du Centre national des arts d’Ottawa, où Joël Pommerat a lui-même présenté La réunification des deux Corées en 2013. Le public y était divisé en deux, témoin d’un défilé dans un no man’s land aux issues obscures et mystérieuses. Évidemment, le théâtre de Québec n’a pas les mêmes moyens. Mais ce ne sont pas les artifices, comme les autos tamponneuses, qui faisaient la force du spectacle d’origine — c’était son écriture scénique fantasmagorique.

Courtes nouvelles

Le texte, qui puise à tous les tons, semble souvent anecdotique. «J’ai l’impression d’être dans un téléroman», lance la mariée dont le futur époux a embrassé les quatre sœurs. Et on peut être tout à fait d’accord avec elle en écoutant certaines saynètes du florilège de moments où l’amour — amoureux, filial, amical — éclate et où les rôles et la réalité ne cessent de se renverser. Ce sont de courtes nouvelles, qui versent parfois dans le grotesque, parfois dans le surréalisme magique, voire dans la tragédie grecque de salon.

Mise en scène par Michel Nadeau, avec les éclairages de Caroline Ross et un montage sonore de Yves Dubois, la pièce prend des allures de collage où les transitions manquent un peu de finesse. Les noirs intenses entre les scènes sont bien là, mais l’espace de jeu réduit peine à donner l’impression que les comédiens surgissent comme des apparitions. Le mixage de chansons d’amour pop et du chant si étrange (que doit porter le personnage de marginal joué par Olivier Normand) est fait de manière abrupte, plus dérangeante que saisissante.

Les neuf comédiens nous offrent toutefois de beaux moments. Passant d’un français standardisé, plus artificiel, à des intonations d’une vérité troublante, ils réussissent à faire naître de riches ambiguïtés qui portent les mots plus loin et nous font entrevoir un message plus profond que ce que les premières scènes laissaient paraître. Leur humour tombe à point (malgré et à cause de certaines exagérations) et la déconfiture, la chute, la dégringolade vers la folie, toujours renouvelée, sont habilement campées.

La pièce est à l’affiche à la Bordée jusqu’au 13 octobre.