Un vendredi soir, au Ballroom Country du boulevard Charest, un jeune client consulte son cellulaire pendant que les danseurs s’éclatent sur la piste de danse.

La nouvelle jeunesse du country

Sur la piste du Ballroom Country, en ce vendredi soir, une quinzaine de jeunes de moins de 30 ans se lancent dans une danse en ligne presque parfaitement synchronisée, sous de vieux succès de John Mellencamp et de Creedence Clearwater Revival, reprises à la sauce country par le groupe MGM. Quelques-uns arborent chapeaux, bottes de cowboy et… téléphone cellulaire. Bienvenue dans l’univers du new country qui a fait craquer de plus en plus de milléniaux.

«Les 18-25 ans, c’est beaucoup le new country qui les attire. Ça marche très bien, on gagne en popularité», lance Annie-Claude Fortin-Blais, la propriétaire du seul bar country pur jus de la capitale. Mais ne cherchez plus l’établissement sur le boulevard Charest, où il était installé depuis trois ans, à proximité du secteur Saint-Malo. Il reprendra forme dans quelques semaines, dans un édifice plus vaste, sur le boulevard Hamel.

La jeune propriétaire de 28 ans compte bien recréer là-bas le même décor et la même ambiance, avec ses portes battantes de style saloon, sa muraille «Cowboy Goes to the Ballroom Country. Bad Goes to Hell» sur fond de village fantôme, ses posters de Johnny Cash (et son sublime doigt d’honneur…) et de Clint Eastwood, ses écrans de télé qui retransmettent les rodéos canadiens de la chaîne PBR.

Simple et festif, le new country est dans l’air du temps depuis l’émergence de plusieurs chanteurs comme Luke Bryan, Blake Shelton et Brett Kissell. Ce nouveau courant musical, plus pop et moins nasillard que le country classique, a de toute évidence touché une corde sensible chez la jeune génération.

Danser en solo

Rencontré au Ballroom Country, Sébastien, 28 ans, explique qu’il consacre presque toutes ses fins de semaine de la belle saison à courir d’un festival country à un autre. «Quand je vais dans les rodéos, c’est pour danser. Je suis booké tout l’été», lance-t-il avant de partir d’un pas assuré avec une amie vers la piste, la casquette virée à l’envers, alors que s’amorce une chanson de Florida Georgia Line.

Porte-parole et batteur du groupe MGM (pour Music Group Motion), Gino Boivin est aux premières loges pour voir les jeunes s’amuser sur les pistes de danse, que ce soit au Ballroom Country ou dans les festivals. «C’est une musique de plus en plus populaire, alors que le rock est train de se faire oublier. Le new country prend de plus en plus de place. Les jeunes peuvent danser seuls. Pas besoin d’être en couple pour avoir du plaisir. T’embarques dans le tas, tu te fais pousser, mais tu suis la game...»

«J’aime le côté rassembleur du new country. Les valeurs familiales des chansons me rejoignent», confie Annie-Claude Fortin-Blais. Au Ballroom Country, tout le monde se connaît et s’entend bien. C’est comme un party de famille où chacun est accueilli à bras ouverts. Ce n’est pas l’ambiance des bars de la Grande Allée.»

Cofondateur du Festival country de Lotbinière, qui se tient depuis 2014 à Saint-Agapit, Guillaume Laflamme a eu la piqûre du country nouvelle vague il y a cinq ans, lors d’un séjour dans l’Ouest canadien. Depuis, sa passion n’a jamais diminué d’un iota. Avec ses amis, il n’hésite pas à se taper de longues heures de route pour voir et entendre ses artistes préférés, comme Luke Combs et Maren Morris. Chaque année, il se rend à l’Île-du-Prince-Édouard pour assister au Cavendish Beach Music Festival qui rassemble chaque soir quelque 35 000 personnes.

«J’ai un peu de misère avec le terme new country, comme si on essayait de diviser le nouveau et l’ancien, explique l’actuaire de 26 ans, employé de La Capitale à Québec. Au final, c’est un country qui flirte plus avec le pop et le rock. L’essence des textes demeure des histoires simples de la vie. Tu peux pas être méchant à écouter ça.» Il note que même sa sœur, de six ans sa cadette, davantage portée sur le rock, commence à s’intéresser à ce courant musical.


La propriétaire du Ballroom Country, Annie-Claude Fortin-Blais, 28 ans. Son établissement ouvrira bientôt dans un local plus vaste, sur le boulevard Hamel.

Musique festive et moderne

Gabriel Marineau est depuis cinq ans l’animateur de la seule émission radio new country à Québec, sur les ondes de WKND, le dimanche matin. Âgé de 27 ans, il est à même de constater l’engouement des milléniaux comme lui. «Les jeunes ne tripent pas sur Paul Daraîche et les vieux de la vieille du country. Comme c’est souvent le cas d’une génération à l’autre, les jeunes ne veulent pas nécessairement écouter la même musique que leurs parents.»

«Il y a quelques années, enchaîne-t-il, je suis allé à un show de new country dans le Maine. J’avais 25 ans et je me sentais vieux dans la foule...»

L’animateur, joueur de hockey à ses heures, constate l’engouement dans son entourage. «Dans la chambre des joueurs, soit tu écoutes du gros hip-hop comme P.K. Subban, soit du new country accoté. C’est le style de musique qui fait triper, une musique plus festive, plus moderne.»

Gabriel Marineau rêve du jour où le Festival d’été accueillera sur les Plaines un gros nom du new country, capable d’attirer plus «40 000 spectateurs crinqués solides». À son avis, le FEQ n’a pas ciblé la bonne vedette, avec Keith Urban et Brad Paisley, qui sonnent un peu vieillots. Si tu veux vraiment attirer du monde, il faut que tu payes le même prix que pour une grosse vedette rock. Avec un Luke Bryan ou Florida Georgia Line, tu vas en attirer du monde.»

+

Une équation difficile au FEQ

En 2015, Keith Urban a ouvert la porte du new country au Festival d’été de Québec (FEQ) en étant la première vedette de ce créneau à se produire sur les plaines d’Abraham. Brad Paisley et Lady Antebellum ont profité de l’ouverture par la suite, mais depuis deux ans, l’organisation s’est résignée à tourner le dos au genre musical. Pas par manque d’intérêt, assure le directeur de la programmation, Louis Bellavance. Plutôt parce que le jeu n’en a pas valu la chandelle dans une ville encore résolument ancrée dans le rock.

«Si j’ai le choix d’un artiste qui va attirer 20 000 ou 30 000 personnes et qui va me coûter la même chose que Blink-182, je suis obligé de prendre Blink-182», résume le programmateur. 

Keith Urban s’est produit sur la scène des plaines d’Abraham en 2015. Une première expérience new country jugée concluante par le FEQ, mais qui a été suivie d’autres au succès plus mitigé.

L’expérience de Keith Urban au FEQ avait pourtant été concluante. «Pas phénoménale, mais très, très bien, précise M. Bellavance. Pour les autres, ç’a été plus difficile. Pour l’instant, on n’a pas ce qu’il faut pour aller à la guerre avec ça, au détriment d’artistes hip-hop, rock ou métal qui, dans la fourchette de prix, vont nous donner un rendement beaucoup plus fort.»

Le directeur de la programmation du FEQ indique avoir travaillé «très fort» pour présenter du country cette année. Il laisse tomber les noms d’Eric Church ou de Kacey Musgraves, qu’on aurait pu voir à la place George V… «Jusqu’à ce que les Grammy arrivent et que le prix monte au plafond, raconte M. Bellavance. On a dû se retirer de la négo. Parce que même si elle a gagné le prix de l’album de l’année et qu’elle est LA figure du nouveau country, je ne sais pas quel succès on va avoir avec ça. Je ne sais pas si je peux payer ce qu’on me demande, parce qu’ailleurs qu’ici, ce sont des artistes énormes...»

Si les astres du new country ne sont pas alignés pour l’instant au FEQ, Louis Bellavance assure qu’il ne baisse pas les bras et qu’il continuera d’essayer. «On pense que c’est un style qui se développe encore et que l’appétit pour ça est de plus en plus fort, note-t-il. Mais pour l’instant, l’équation ne balance pas.»  Geneviève Bouchard