Pierre Christin en compagnie du dessinateur de Valérian Jean-Claude Mézières. C'est ce dernier qui a proposé au scénariste d’écrire un scénario de BD pour gagner un peu d’argent.

La jeunesse américaine du père de Valérian en BD

PARIS — «Je m’étais promis de ne jamais écrire d’autobiographie, car je me méfie de tous les appareils de célébration, aussi modestes soient-ils». Heureusement, Pierre Christin, 79 ans, scénariste de Valérian et de dizaines d’autres chefs-d’œuvres de la BD, n’a pas tenu cette promesse.

Publié  dans la collection Aire Libre, Est-Ouest revient sur la jeunesse américaine et les pérégrinations au-delà du «rideau de fer», en pleine guerre froide, de l’un des scénaristes les plus prolixes de la BD franco-belge qui a travaillé avec les plus grands dessinateurs: Jean-Claude Mézières, Enki Bilal, Jacques Tardi, Annie Goetzinger, André Juillard...

C’est grâce à un autre dessinateur, Philippe Aymond, 50 ans, coauteur avec le Belge Jean Van Hamme, puis auteur à part entière de la série Lady S., que Pierre Christin a décidé de revenir sur sa promesse. «L’élément déterminant pour que j’accepte de faire cet album c’était l’acceptation de Philippe», raconte le scénariste rencontré, en compagnie de Philippe Aymond, par un journaliste de l’AFP.

Les deux hommes avaient déjà collaboré sur de nombreux albums (Canal choc, Les voleurs des villes...). «Je ne pouvais travailler qu’avec un dessinateur avec qui je m’entend bien, avec lequel j’ai des rapports personnels anciens», explique Pierre Christin. «Je connais Philippe depuis ses débuts, on s’est toujours vus même quand on ne travaillait pas ensemble».

Philippe Aymond affirme avoir accepté «dans la minute» la proposition de son aîné.

Tout ce qui est raconté dans ce roman graphique de 136 pages est véridique. Avant d’être scénariste, dans le milieu des années 60, Pierre Christin fut un jeune professeur de l’Université de l’Utah. Le livre est construit comme un road movie vu par «une caméra subjective».

Pour un jeune Français, l’Amérique est encore le pays des découvertes. «Jusqu’à mon départ aux États-Unis, la France, c’était en noir et blanc», se souvient Pierre Christin, qui débarque en Amérique les yeux émerveillés. De l’air conditionné dans les bus à la possibilité de «vivre à crédit», «tout m’étonnait», dit-il. Ce sera aussi la découverte par le jeune homme naïf des «lemons cars», les «citrons», «ces bagnoles pourries que j’allais collectionner dans ma vie américaine».

Pas bien compliqué

Aux États-Unis, Pierre Christin retrouve un «vieil» ami. C’est Jean-Claude Mézières (le futur dessinateur de Valérian) qui, à l’époque est... cow-boy, «un as du cattle drive, poussant pendant des jours des centaines de têtes de bétail vers de nouvelles pâtures».

C’est Mézières qui suggère à Christin d’écrire un scénario de BD pour gagner un peu d’argent alors qu’ils sont fauchés. «Je n’ai jamais écrit de scénario. Je n’en ai même jamais lu un» lui répond Christin. «Ça ne doit pas être bien compliqué», tranche le cow-boy dessinateur.

Les deux amis écrivent une courte BD intitulée Le rhum du punch qu’ils envoient à leur ami Jean Giraud (le futur Moebius!) qui collabore à Pilote, un journal «qu’on ne connaissait pas». Giraud se charge de la faire lire à René Goscinny («quelqu’un que nous ne connaissions pas, auteur d’une BD appelée Astérix que nous ne connaissions pas non plus», s’amuse Christin).

La première fois que Pierre Christin verra un «vrai» scénario de BD ce sera à la fin des années 60, de retour à Paris, au cours de sa première rencontre avec René Goscinny et Jean-Michel Charlier (scénariste de Buck Danny, Barbe Rouge, Blueberry...).

La deuxième partie de l’album revient sur les voyages effectués par Christin derrière le rideau de fer, du début des années 70 à la fin des années 80.

«Les pays de l’Est que j’ai beaucoup sillonnés m’attiraient et m’attristaient», résume Pierre Christin.

«J’ai eu pas mal d’amitiés dans les pays de l’Est, mais il y avait un côté incroyablement plus mélancolique qu’à l’Ouest. On peut raconter ce qu’on veut sur ''l’avenir radieux'', mais fondamentalement, les gens étaient tristes», poursuit le scénariste.

Cette mélancolie s’exprime de façon poignante dans le dessin de Philippe Aymond qui, outre les photos de Christin, s’est inspiré des films d’actualités des télés hongroises ou roumaines pour reconstituer les images d’un monde désormais englouti.