L'auteure de la pièce «La fille qui s’promène avec une hache», Léa Aubin, porte également le rôle central.

«La fille qui s’promène avec une hache»: des horizons à ouvrir

CRITIQUE / Des jeunes perdus dans un bled paumé; une histoire d’exclusion et d’intimidation qui ouvrira la voie à une certaine émancipation. Voilà ce qui nous attend dans la pièce «La fille qui s’promène avec une hache», inventive et dégourdie proposition de la compagnie Kill ta peur, qui prend ces jours-ci d’assaut le théâtre Premier Acte.

La pièce écrite par Léa Aubin (qui porte le rôle central) et Gabriel Cloutier Tremblay (qui en signe aussi la mise en scène et l’élaboré décor) explore avec vivacité le thème de la ruralité et de la pauvreté, tant matérielle qu’intellectuelle. Ses personnages adolescents pourraient être les petits cousins du fameux chum à Chabot de Fabien Cloutier, décrits dans une langue (un peu…) moins crue et dans une facture visuelle plus éclatée. 

Nous voici donc dans le bien nommé village de Malenfants, au lendemain des attentats du 11 septembre 2001, alors qu’une bande d’amis aux horizons restreints, bien enracinée dans ses préjugés, erre ou fait la fête entre la station d’essence, le pit de sable, la forêt, la quincaillerie-pharmacie-dépanneur ou la cour d’école. En marge de ce groupe, il y a «la squaw», dont la mère a disparu dans l’indifférence générale. Intimidée, ridiculisée, elle refuse — contrairement à ses camarades de classe — de suivre la voie tracée par ses parents. Sa détermination et son malheur arriveront au final à ouvrir une brèche pour eux vers une existence qui pourrait devenir meilleure.

Manque de ressources

Pièce dynamique dans laquelle le drame côtoie l’humour (on flirte habilement avec la caricature dans le portrait de ces jeunes désœuvrés), La fille qui s’promène avec une hache met surtout en exergue un cruel manque de ressources… Il y a par exemple cette ado qui souhaite devenir journaliste et qui gobe aveuglément la plus grossière théorie du complot dans un délirant reportage en direct. Ou ce jeune qui restitue sans réfléchir les bigoteries entendues chez lui. Ou encore cette autre qui croit naïvement que tout ce qu’il faut pour s’enrôler dans l’armée est de se faire ramasser comme une auto-stoppeuse par un convoi de militaires en entraînement. À travers tout ça, des adultes inadéquats tant dans leurs actions que dans leurs paroles, qui ne réussissent pas — qui n’essaient même pas, en fait — à équiper cette jeunesse d’outils pour s’élever, pour améliorer son sort. 

Le tout prend vie dans un environnement scénique touffu qui exploite fort bien l’espace. Ici un îlot forêt, là quelques casiers ou un pan de mur couvert de graffitis. Un peu comme la réalité des personnages, leur territoire s’avère brut, cru. Les lieux sont plus suggérés que dépeints avec réalisme et les nombreux changements sont soulignés par des projections sur l’écran. Notons ici le travail de Keven Dubois aux éclairages et à la vidéo, qui contribuent beaucoup à créer cette ambiance singulière, un peu entre deux eaux. 

L’équipe de Kill ta peur n’a visiblement pas lésiné sur les moyens pour déployer son histoire. Quitte à sacrifier de son propre cachet. «Que l’état et le système dans lequel nous évoluons tiennent pour acquis que les artistes continueront de créer et de produire des œuvres, qu’ils soient financés ou non, est pour nous une situation extrêmement préoccupante», stipule le programme. On précise que les professionnels qui ont contribué à la création de la pièce ont accepté d’être payés moins que le salaire minimum pour les répétitions et de se partager les recettes de la billetterie en guise de salaire. «Malheureusement, c’est devenu chose courante dans notre milieu», peut-on aussi lire. Parce que le spectacle vaut le détour et parce que tout ce beau monde mérite d’être rémunéré pour ses efforts et sa créativité, on ne peut que vous recommander d’aller le voir à l’œuvre…

La pièce La fille qui s’promène avec une hache est présentée à Premier Acte jusqu’au 24 novembre.