La comédienne Catherine De Léan a donné vie sur scène à certains passages de La femme qui fuit.

La femme qui fuit: Condensé de vie

CRITIQUE / On aurait pu entendre une mouche voler, hier, dans la Chapelle du Musée de l’Amérique francophone. Rarement a-t-on vu de public plus attentif que celui des lectures publiques, qui plus est quand l’œuvre est aussi connue et appréciée que La femme qui fuit, d’Anaïs Barbeau-­Lavalette. Les places vides se comptaient sur les doigts d’une main!

Le roman de Barbeau-Lavalette est précédé de sa réputation: succès en libraire, gagnant de plusieurs prix. L’auteure a eu envie de demander à son amie, la comédienne Catherine De Léan, de l’aider à donner vie sur scène à l’histoire de sa grand-mère, Suzanne Meloche. Une histoire d’absence, d’abandon, de liberté aussi, avec tout ce qu’elle peut coûter.

Le spectacle, créé en 2016 à l’occasion du Festival international de la littérature (FIL), à Montréal, ne contient évidemment pas tout de l’œuvre. Condensée en à peine plus d’une heure, l’essence du livre, à travers des passages soigneusement choisis, se déploie toutefois avec toute sa violence et ses parts d’ombre et de lumière.

C’est Anaïs Barbeau-Lavalette qui prend d’abord la parole, aux côtés de Catherine De Léan. Elle narre sa première rencontre avec sa grand-mère, Suzanne Meloche, le jour de sa naissance. Il y a 27 ans que sa mère et sa grand-mère ne se sont pas vues, la voilà l’espace d’un moment trait d’union entre les deux. Puis vient ensuite la visite au logement de sa grand-mère, après son décès. Elle cherche des indices de cette vie qui lui est étrangère, pour comprendre cette femme qui a «fêlé le cœur» de sa mère en l’abandonnant lorsqu’elle avait trois ans.

Catherine De Léan prend le relais, plongeant dans l’enfance de Suzanne, une fillette sauvage et indomptable, éprise de liberté. On passe rapidement à son arrivée à Montréal, sa rencontre avec Claude Gauvreau, son introduction dans le cercle d’artistes formé par Paul-Émile Borduas, Jean-Paul Riopelle, Marcel Barbeau… Ce dernier deviendra son mari, et lui donnera deux enfants, qu’elle doit élever dans des conditions misérables. Un jour, c’est en trop. Ils laissent leurs enfants dans une garderie et se séparent. Les enfants n’allaient plus revoir leur mère qu’en de très rares occasions et sans retrouvailles chaleureuses. Anaïs Barbeau-Lavalette revient en fin de parcours pour un duo touchant qui boucle la boucle.

Difficile de dire avec certitude si la sélection de passages est idéale; ça dépend si on a lu le livre, récemment ou pas. L’ayant lu cet été, je me suis surprise à compléter les bouts manquants et à revivre, d’une façon différente, les passages choisis pour la lecture. Un spectateur vierge de l’œuvre y aura vécu certainement une expérience différente; c’est ce qui en fait la richesse, aussi.

Le duo a choisi, avec l’aide de la metteure en scène Brigitte Haentjens, ce qui semble à mes yeux le cœur du roman : l’abandon d’une mère et la reconstruction de la filiation avec ses chaînons manquants. Pour approfondir le destin de Suzanne Meloche qui s’imbrique dans celui des signataires du Refus Global... il faut lire!

Chose certaine, la plume poétique, précise et évocatrice d’Anaïs Barbeau-Lavalette passe amplement le test de l’oralité. La voix chaude et ample de Catherine De Léan lui donne un souffle nouveau, incarné. Le tout avec un accompagnement musical de Bernard Falaise en toute subtilité, qui se fait presque oublier tellement il s’y intègre bien.

Pour ceux qui auraient envie de vivre (ou revivre) des moments de La femme qui fuit, la lecture est présentée à nouveau aujourd’hui, samedi, à 15h. Il reste quelques billets. 

Pour info : www.quebecentouteslettres.com