La ponte, 2018

La divine comédie de Cooke-Sasseville

À l’entrée de la Galerie 3, on découvre La tranchée, vision plutôt cauchemardesque des acrobates sur sabots de La rencontre. Sur le palier principal, trois œuvres où se multiplient les références et les sens invitent à la réflexion et tout au fond, dans la pièce cachée, une image incite au recueillement. Une exposition normale, c’est un peu l’enfer, le purgatoire et le paradis, façon Cooke-Sasseville.

C’est un retour aux sources pour les deux artistes de Québec, après l’inauguration de plusieurs œuvres d’art public de grande envergure, et une manière de marquer leur entrée à la Galerie 3, qui les représente depuis près d’un an. Jean-François Cooke et Pierre Sasseville appliquent à des œuvres de format domestique des techniques et matériaux utilisés en art public, ce qui leur donne un fini lustré et une aura de pérennité.

La traversée, 2018

Ce n’est pas pour rien qu’une version miniature de La rencontre trône à l’entrée de la galerie, tout près d’une autre pièce qui reprend les mêmes formes sur un ton plus mordant. «C’est une œuvre un peu à part, qui questionne le rapport entre ce qui se fait en art public et ce qui se fait en galerie», indique Jean-François Cooke à propos de La tranchée.

«En art public, il faut mettre un peu d’eau dans notre vin, tout en continuant de présenter de bons projets. C’est une drôle de game, les gens ont peur de ce que les autres vont penser, il faut gérer beaucoup d’émotions.» Après deux ans de travail sur l’œuvre d’art public de la place Jean-Béliveau, La tranchée est un peu une manière de décanter.

Le banquet, 2018

Des derrières de cerfs, qui évoquent davantage la carcasse que les attendrissantes jeunes bêtes de l’œuvre d’art public, sont posés au mur sur trois bandes rouges, sortes de traînées de sang schématisées. L’image fait partie du vocabulaire artistique de Cooke-Sasseville, qui l’a utilisée dans d’autres installations, comme Au pied de la tête et Jeu de blocs.

Bestiaire

Trois autres sculptures trônent sur d’imposants socles blancs sur le palier principal de la galerie. La ponte, sorte d’autoportrait décalé, présente deux coqs en bottes de pluie qui paradent autour d’un tas de merde, lunettes fumées sur le bec. «Ce sont deux coqs de l’Inde, deux mâles, qui ont réalisé quelque chose, ne regardent pas leur travail, tournent autour», décrit Cooke. «Ils ont l’air au-dessus de leurs affaires, veulent passer incognito, mais sont équipés pour ne pas se salir les pieds», ajoute Sasseville. Impossible de savoir lequel a produit le fameux tas, mais leur parade, sur le socle circulaire, évoque une lutte à venir.

La rencontre, 2017

Au fond, Le banquet comprend trois ours taxidermisés (une mère et deux petits à la mine basse) ruminent autour d’une poubelle démesurée de sept pieds de haut, qui ressemble étrangement à une colonne de temple de l’Antiquité. Le symbole d’une époque de raffinement architectural et de raffinement de la pensée a été fondu avec le garde-manger de fortune, qu’on imagine rempli de déchets de notre ère de surconsommation.

Cerfs, coqs, ours… Cooke-Sasseville continue d’enrichir son bestiaire, qui comprend aussi une autruche, un flamant rose suicidaire aux pattes molles (qui avait été présenté à Regart), des rats grignotant un Penseur en chocolat (vu au Lieu) et leurs fameux pigeons, désarçonnés autour d’une canne de soupe Campbell, créés pour Les passages insolites. Comme pour le contenu de la canne, le contenu de la poubelle demeure inaccessible aux pauvres bêtes.

Battre les cieux, 2018

Le dernier socle soutient un gros cerveau blanc, lustré, qui a été traversé (l’œuvre s’appelle justement La traversée) par deux balles dorées. Leur trajectoire a été représentée par deux baguettes rouges, une autre trace de sang schématisée, qui rappelle ici les ficelles utilisées sur les scènes de crime lors d’une étude balistique.

Battre les cieux

La petite salle du fond, plongée dans la pénombre, évoque la chapelle. C’est justement une façade d’église, doucement illuminée de l’intérieur, qui y trône. Il s’agit d’une partie d’une installation plus grande, présentée chez Art Mûr à Montréal. Le gris foncé de la première mouture a laissé place à un subtil dégradé allant du vert tendre au blanc pur. Deux batteurs à œufs géants, qui tournent au ralenti en produisant un ronronnement apaisant, sont juchés sur le clocher. On reconnaîtra la façade de l’ancienne église qui accueille maintenant l’École de cirque — la proposition du duo pour l’œuvre d’art extérieure n’avait pas été retenue, mais a survécu autrement. L’œuvre est baptisée Battre les cieux, idée aussi absurde que poétique, évoque la douceur d’une brise un soir de canicule et l’envie saugrenue de faire des nuages en neige.

La tranchée, 2018

À voir jusqu’au 25 février à la Galerie 3, 247 rue Saint-Vallier Est, Québec.