Marie-Thérèse Fortin, qui porte en elle les mots de Gabrielle Roy depuis longtemps, prend rapidement ses aises pour se livrer à un fabuleux travail de mémoire, porté par la mise en scène aussi subtile que soignée d’Olivier Kemeid.

«La détresse et l’enchantement»: ode à la liberté

Marie-Thérèse Fortin porte en elle les mots de Gabrielle Roy depuis longtemps. Jeudi, sur la scène du Trident, dans ce théâtre dont elle a dirigé la destinée pendant sept ans, la comédienne a fait de ces retrouvailles une soirée mémorable, revisitant avec grâce, émotion et humour le passé de l’une des plus grandes écrivaines canadiennes-françaises, à travers son œuvre ultime, «La détresse et l’enchantement».

Dans un décor de rochers et de sable rappelant Petite-Rivière-Saint-François, sur le bord du Saint-Laurent, où Gabrielle Roy avait établi ses quartiers à la fin de sa vie pour écrire son autobiographie, Marie-Thérèse Fortin prend rapidement ses aises pour se livrer à un fabuleux travail de mémoire, porté par la mise en scène aussi subtile que soignée d’Olivier Kemeid.

«Quand donc ai-je pris conscience pour la première fois que j’étais, dans mon pays, d’une espèce destinée à être traitée en inférieure.» C’est sur cette phrase que débute le livre, ce sont aussi les premiers mots de la pièce.

Du coup, le public est transporté des années en arrière, à Saint-Boniface, au Manitoba, alors que la jeune Gabrielle prend conscience qu’il ne fait pas toujours bon parler français dans un coin de pays qui interdit l’enseignement de cette langue dans les écoles.

Éprise de liberté, la jeune Gabrielle est alors déterminée à échapper à sa condition, à aller loin, «mais où était le loin?», s’interroge-t-elle, auprès d’une mère «riche de rêves», mais esclave de son milieu.

Les exils s’enchaînent. Ce sera Port-Daniel, où elle ne se sentira pas «tout à fait de la famille», puis Paris, et un château perdu en Angleterre, avant un retour à Montréal, à la veille de la Seconde Guerre mondiale.

À chaque étape, ses anecdotes, que Marie-Thérèse Fortin décline parfois avec un humour irrésistible, en empruntant ici et là la langue et les accents de circonstances. On pense à cette rigolote visite au Théâtre de l’Atelier, à Paris, avec un Charles Dullin dont elle imite l’indolence béate.

D’un tableau à l’autre, sans rien changer au décor ou presque, par de simples changements de costumes — et aussi grâce à de fabuleux éclairages — la comédienne réussit à faire croire au passage du temps. Elle emprunte différentes incarnations de son personnage, en se faisant tour à tour enfant fragile, adolescente amoureuse de Shakespeare, enseignante compatissante, amoureuse déçue.

«L’oiseau, à ce qu’il semble, connaît déjà son chant». C’est la dernière phrase du livre. Ce sont aussi les derniers mots de cette pièce d’exception, qui fait la démonstration hors de tout doute que Marie-Thérèse Fortin figure parmi nos plus grandes comédiennes.

À l’issue d’une longue ovation amplement méritée, Mme Fortin s’est adressée au public pour lui rappeler l’importance de préserver la mémoire de Gabrielle Roy, elle dont le fantôme rôde autour du Grand Théâtre, mais aussi de soutenir les conservatoires d’art dramatique, ces incubateurs de talent qui permettent à des œuvres comme La détresse et l’enchantement de ne pas sombrer dans l’oubli.