Plusieurs artistes qu’on croit Français sont en fait Belges, comme Stromae.

La culture, terrain de jeu qui réconcilie France et Belgique

PARIS — L’histoire du «petit Belge» et du «grand frère français» a vécu... Longtemps regardé de haut par ses voisins, le «Plat Pays» a pris sa revanche grâce à ses artistes novateurs et ses humoristes au ton décalé, de Stromae à Benoît Poelvoorde en passant par Charline Vanhoenacker.

«Il y avait une véritable condescendance du Français envers les Belges», affirme Charline Vanhoenacker, dans le documentaire Ces Belges, ils osent tout. «C’était “le petit Belge”», souligne celle qui s’est fait remarquer en 2012 avec une chronique acide sur les journalistes politiques couvrant l’Élysée.

La rivalité remonte loin entre Français et Wallons, la communauté francophone de Belgique qui compte environ quatre millions de personnes. «Tous les Belges, sans exception, ont le crâne vide», proclamait le poète Charles Baudelaire à la fin du XIXe siècle, après un séjour de deux ans à Bruxelles, ville qu’il détesta tout autant que ses habitants.

Près d’un siècle plus tard, dans les années 70, Coluche popularisa les «blagues belges». Dans son sketch Le Belge, il met en scène un benêt dont il se moque volontiers.

Mais au Chagrin des Belges, du nom du roman d’Hugo Claus, a désormais succédé ce qu’on pourrait qualifier de vague belge. Avec chaque fois le même atout mis en avant : leur capacité à ne pas se prendre au sérieux.

«Il y a un plus grand respect qu’il y a 20 ans, une fraternité franco-belge qui s’est installée, de sorte que les Belges ne se sentent plus déconsidérés et méprisés par les Français, [...] et du côté des Français je crois qu’il y a l’idée d’un adversaire qu’on a appris à apprécier à plusieurs points de vue», estime Martin Legros, philosophe et journaliste belge vivant en France.

Petit complexe

Dans le milieu culturel, «aujourd’hui, être Belge, c’est être innovant, libre, audacieux. On le voit, ne serait-ce qu’à Avignon», estime Emmanuelle Hay, du centre Wallonie-Bruxelles à Paris qui accueille en ce moment une exposition sur Peyo, le créateur des Schtroumpfs.

La vague belge touche le théâtre (Ivo van Hove, Anne-Cécile Vandalem), la mode (Martin Margiela, Dries Van Noten), la danse (Sidi Larbi Cherkaoui) et bien sûr le cinéma (les frères Dardenne, Virginie Efira) et la nouvelle scène musicale (Damso, Girls in Hawaï, Romeo Elvis, Angèle)...

À tel point que nombre d’artistes qu’on croit français sont en fait belges, à commencer par l’actrice Cécile de France, au nom résolument trompeur.

Et le regard des humoristes belges fait mouche. Ils «voient la France comme une terre légèrement exotique qu’ils regardent avec un certain recul», estime le journaliste Nicolas Demorand, qui présente la matinale de France Inter. «Ils nous offrent la possibilité d’avoir des egos un poil moins boursouflés et leur humour n’est jamais méprisant», souligne le Belge.

Malgré le succès de Stromae, Poelvoorde et Amélie Nothomb, les clichés ont la vie dure, et les habitudes sont tenaces. De part et d’autre. «Nous entretenons avec la France un rapport particulier», reconnaissait Alex Vizorek dans Le JDD.

«Nous nous considérons toujours comme le petit frère, nous avons conscience que côté culture et histoire, nous sommes bien moins lotis»; «nous entretenons un petit complexe, pas d’infériorité, mais pas loin», estime-t-il.

Un sentiment qui a des racines historiques, pour le philosophe et économiste belge Philippe Van Parijs. «La Belgique a tenté, au cours du XIXe siècle, de s’ériger en État national fonctionnant uniquement en français», explique l’universitaire, jusqu’à ce que le néerlandais soit mis sur un pied d’égalité.

Résultat : «Il y a eu une emprise du français sur la Belgique qui a été très forte, et qui s’est fortement détendue à mesure que la Flandre est devenue la partie riche du pays.»