Le romancier Jean-Jacques Pelletier croit qu'il faut cesser la guerre contre la nature.
Le romancier Jean-Jacques Pelletier croit qu'il faut cesser la guerre contre la nature.

Jean-Jacques Pelletier: troublant silence sur l'avenir

L’œuvre de Jean-Jacques Pelletier se nourrit depuis longtemps des maux de notre époque : guerre informatique, montée du populisme, manipulation des individus, mondialisation tous azimuts… Dans le dernier tome de la saga Les Gestionnaires de l’Apocalypse, il avait même imaginé un virus fabriqué pour contenir la surpopulation humaine. Confronté à une réalité aux allures de tragédie, le romancier se dit étonné de la surprise, voire de l’indignation, qui frappe la population.

«Pour l’instant, la pandémie m’inspire surtout de l’étonnement, explique l’ex-professeur de philosophie au cégep de Lévis. On est surpris, indignés même, comme si une immense injustice nous est faite.»

Pourtant, des signes annonciateurs se profilaient sur l’écran radar, croit-il. D’abord et avant tout, notre acharnement à saccager la nature au nom de la croissance économique. «Tout le monde parle de guerre, alors qu’en fait le problème, c’est d’une autre guerre dont il s’agit et qu’il faudrait cesser, celle que nous menons à la nature. Parce que nous sommes malheureusement en train de la gagner.»

Les experts estiment de plus en plus probable que la COVID-19 soit une zoonose, c’est-à-dire une maladie où un agent infectieux propre aux animaux parvient à l’homme. Face à la déforestation à large échelle et à l’étalement urbain effréné, il ne faut pas s’étonner, estime l’auteur, que les virus trouvent une façon de se répandre à travers de nouveaux vecteurs. Ce fut le cas pour le SRAS (syndrome respiratoire aigu sévère, 2003), la grippe aviaire (2004) et la grippe porcine H1N1 (2009).

L'auteur et ex-professeur collégial de philosophie, Jean-Jacques Pelletier.

Chaque progrès de l’expansion urbaine signifie une disparition équivalente de nombreuses espèces sauvages et une diminution du territoire pour celles qui restent. S’en suivent davantage de contacts avec les animaux domestiques et, par conséquent, «une plus grande possibilité» que les virus se transmettent au final jusqu’à l’homme.

De la même façon, croit-il, la pollution croissante contribue à l’affaiblissement du système immunitaire humain et au développement de maladies respiratoires, ce qui rend la population plus vulnérable aux proliférations virales. Sans oublier les écarts grandissants de richesse qui placent de plus en plus d’individus démunis face à la maladie.

«Rares sont les gens qui parlent de la façon dont on a travaillé à fabriquer cette épidémie depuis des années. Rares sont ceux qui réussissent à penser au-delà de ce qui arrive.»

Vision à long terme

Autre motif d’étonnement pour le romancier : cette tendance généralisée à «croire à une catastrophe qui nous tombe dessus à l’improviste».

«Elle était attendue depuis longtemps et on sait qu’il y en aura d’autres, presque certainement pires, et pas si lointaines. C’est comme pour le réchauffement climatique. On se demande comment on pourrait faire pour en limiter les effets. Les générations qui viennent vont devoir vivre avec, mais est-ce qu’on peut éviter que ça empire?»

«Je m’étonne qu’on ait toujours le nez collé sur la vitre. L’humanité a toujours été comme ça : il faut avoir le dos au mur pour commencer à agir. On a beaucoup de difficultés à se projeter dans le long terme. J’ai l’impression qu’on ne veut pas inquiéter les gens, alors on parle toujours des symptômes, jamais des causes. Tant qu’on ne regarde pas le problème global et à long terme, on risque d’être toujours en train de rattraper la nouvelle crise qui nous tombe dessus.»

«Il est compréhensible de ne pas vouloir être submergé par cette tragédie, poursuit-il, mais l’oublier pour retrouver son petit train-train n’est probablement pas la meilleure façon de prévenir celles qui s’annoncent.»

L’homme, ce prédateur

Dans La faim de la terre, dernier tome de son œuvre Les gestionnaires de l’Apocalypse, Jean-Jacques Pelletier imaginait un monde ravagé par «la peste brune», un virus délibérément répandu afin de contenir la surpopulation humaine par des extrémistes persuadés que la planète n’y survivrait pas.

«L’idée de base du livre était de démontrer que l’homme est un prédateur qui n’a pas de prédateur. Et quand on laisse un prédateur libre, il va exploiter tout ce qu’il peut jusqu’à détruire son écosystème, quitte à disparaître lui-même.»

Ce qu’il observe chez nos voisins américains ne l’encourage guère. Un climat habité par «une partisanerie préadolescente, avec son lot de croyances religieuses loufoques, de téléréalités tonitruantes et de démonisation aveugle de toute pensée critique».

Jean-Jacques Pelletier se défend de broyer du noir à longueur de journée, loin du désormais proverbial arc-en-ciel qui orne les fenêtres. «Il y a une différence entre être pessimiste et être réaliste. Voir qu’il y a des problèmes, c’est vrai que ça ne fait pas gagner le concours du jovialiste de l’année, mais voir qu’il y a des problèmes, ça demeure la meilleure façon de les régler. Moi, par nature, je suis optimiste, je suis de bonne humeur, mais ça ne m’empêche pas de voir qu’il y a des problèmes qu’on préfère ne pas voir.»

«C’est plutôt le silence sur l’avenir qui m’interpelle, et les moyens de s’assurer qu’il y en ait un.»

Le romancier Jean-Jacques Pelletier.

Et s’il y a une guerre à mener, conclut-il, l’ennemi n’est pas tant le coronavirus que «notre insouciance, nos lâchetés politiques occasionnelles et notre indifférence collective».