Sur scène, les projections enveloppent les personnages, transformant La cartomancie du territoire en immense installation vidéo.

«La cartomancie du territoire»: le voyage initiatique de Philippe Ducros

Philippe Ducros arpente des territoires marqués par la guerre et l’exploitation sauvage des ressources. «L’Affiche» s’inscrivait en plein conflit israélo-palestinien, «La porte du non-retour» transportait les spectateurs dans une Afrique marquée au fer rouge par les migrations et l’esclavage.

À l’hiver 2015, il a décidé de partir vers le Nord, à la rencontre des communautés autochtones. Le Canada était encore sous la gouverne de Stephen Harper. La question autochtone, les horreurs des pensionnats, les innombrables disparitions et meurtres de femmes étaient oblitérés du discours. Il voulait donner la parole, apprendre et comprendre.

Il se lançait aussi dans un voyage initiatique, à la recherche d’une vision du monde ancrée dans le territoire. À partir de ses carnets de voyage, il a écrit La cartomancie du territoire, dont il est aussi metteur en scène et interprète, au côté de Kathia Rock et Marco Collin. La pièce créée à L’Espace Libre en 2018 sera présentée au Périscope du 28 janvier au 8 février.

D’où vient le titre La cartomancie du territoire, qui a un côté un peu mystique?

«Les premières nations ont développé une philosophie qui émerge du territoire où on habite. J’ai l’impression qu’on se trouve à un moment de l’histoire moderne où il faut quitter la cosmogonie occidentale. Je suis très heureux d’avoir Internet, des antibiotiques et un réfrigérateur, mais en ce moment, le réchauffement climatique, la croissance illimitée et l’écart entre les riches et les pauvres sont les problèmes les plus criants. Je crois qu’il faut trouver une nouvelle manière de lire le monde. Pour voir notre futur et réfléchir au vivre-ensemble.»

Au fil de vos projets théâtraux, vous êtes entré en contact avec plusieurs cultures, dans des pays éloignés, où les gens avaient besoin de raconter leur histoire. Le contact a été moins facile à établir avec les Premières nations. Comment avez-vous réussi à recueillir des témoignages?

«Dans le grand livre de l’Histoire, je fais partie des gagnants. Ça détermine la rencontre. Je voulais écrire une discussion, mais c’était compliqué. Il y a beaucoup de questions éthiques qui se posent quand on réfléchit aux Premières nations sans en faire partie. Évelyne St-Onge, la mère de la militante Michelle Audette, et Philippe McKenzie, le premier Innu à avoir enregistré un album en innu-aimun et qui a écrit les paroles en innu-aimun pour Chloé Sainte-Marie, m’ont accueilli dans leur maison. À force de vivre avec eux, d’établir des liens de confiance, d’écouter, avec un réel désir d’entendre et non d’imposer ma vision des choses, j’ai réussi à créer des liens assez solides et à établir des amitiés qui durent encore.»

La cartomancie du territoire

Comment la pièce a-t-elle pris forme à partir de tout le matériel amassé?

«On entend toutes sortes de préjugés et de statistiques par rapport aux autochtones, sans jamais réfléchir aux raisons qui font qu’ils perpétuent des traumatismes qu’ils ont vécus. J’ai voulu faire un paysage concret, en partant des pensionnats, du rapport au territoire — les Innus sont la dernière nation au Québec à avoir été sédentarisée — et en me rendant jusque chez les Micmacs, dans le milieu carcéral, où le racisme systémique est encore très présent. Comme fil conducteur, il y avait le réel besoin de voir le monde différemment. Je voulais parler de comment j’étais en 2014, de cet épuisement profond après des années à travailler 80 heures par semaine. Il y a un parcours de guérison, un parcours initiatique, du personnage de l’auteur et ça crée un fil conducteur entre les rencontres.»

La guérison est-elle possible, selon vous?

«Avant qu’il y ait réconciliation, il faut que la vérité soit déterrée et je crois qu’elle ne l’est pas encore. Il faut d’abord nommer les blessures. Les Innus ont vécu de réels traumatismes, ils ont été déstructurés, un génocide a eu lieu. Lorsqu’ils parlent de guérison, ils évoquent le retour au territoire, au mode de vie ancestral, à la spiritualité et à la langue, qui est lié à une manière de réfléchir. Il y avait quelque chose de complètement réjouissant, la première fois qu’on a lu la pièce au Festival du Jamais lu à Montréal, dans le fait qu’il y ait de l’innu sur scène. Cette langue est si belle et on ne la connaît pas.»

Marco Collin

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LES IMAGES D'ÉLIE LALIBERTÉ

Le retour au territoire est l’un des moyens évoqués par les Innus lorsqu’il est question de guérir des traumatismes passés. Sur scène, les images d’Élie Laliberté enveloppent les personnages, transformant La cartomancie du territoire en immense installation vidéo. «J’ai décidé de faire du territoire un personnage présent, englobant, attachant, pour que d’abord, on le connaisse, puis qu’on ait envie d’en prendre soin», note Philippe Ducros, pour qui le cinéaste est un ami de longue date. Impliqué depuis 25 ans dans une communauté micmaque, Élie Laliberté rend visibles les fissures qui marquent les grands espaces. Les lignes électriques, les routes et les voies ferroviaires deviennent des métaphores des blessures identitaires de ceux qui habitent ce territoire.

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LA MUSIQUE DE FLORENT VOLLANT

La trame sonore du spectacle découle de celle du film Le temps d’une chasse, réalisé par Élie Laliberté. Larsen Lupin a fait une adaptation à partir de l’immense matériel sonore composé et enregistré pour le film par Florent Vollant. «Il y a beaucoup de musiciens, des heures d’enregistrements en studio. Pour arriver à une trame sonore aussi complexe que ça, il faudrait avoir un bien plus gros budget que ce que le théâtre permet», souligne Philippe Ducros. Il a eu cette musique dans les oreilles pendant tout le périple dont allait découler La cartomancie du territoire. Tambour, guitare, frottements de mains et souffles forment une musique presque spirituelle, qui invite à l’introspection. «C’est une des plus belles choses que Florent ait jamais composées. Ça me porte quand je suis sur scène.»