Le comédien et chanteur Sébastien Ricard révèle des couleurs qu’on ne l’avait jamais vu exploiter. Il sait se faire conteur, danseur, marionnettiste et transforme sa voix de mille manières.

«La Bibliothèque interdite»: intelligent et envoûtant

CRITIQUE / Maîtrisant délicieusement des ficelles du réalisme magique et des flammèches du tango argentin, Denis Plante a créé un opéra-tango aussi intelligent qu’envoûtant. On sort de «La bibliothèque interdite» complètement sous le charme de l’œuvre… et de Sébastien Ricard.

Le comédien et chanteur révèle des couleurs qu’on ne l’avait jamais vu exploiter. Il sait se faire conteur, danseur, marionnettiste et transforme sa voix de mille manières, avec un accent argentin qui plus est, ce qui rehausse sensiblement le niveau de difficulté. Plus le spectacle progresse et plus son chant devient rond et enveloppant, alors que la folie et l’angoisse qui habitent son personnage gagnent du terrain.

Prisonnier d’un policier qu’il a lui-même créé dans un tango séditieux, un poète sans nom refuse de livrer les secrets de la bibliothèque interdite. Chacun de ses récitatifs s’adresse à l’inspecteur Barracuda, muet si ce n’est de quelques notes de contrebasse qui évoquent sa voix indéchiffrable, et marque le passage d’une semaine cloîtré sans lumière et sans livre. L’érudit parle des auteurs chers à son coeur, de l’affrontement d’Ulysse et du cyclope, du Minotaure et de Thésée, en adoptant chaque fois un point de vue jamais entendu. 

Les récits deviennent des chants, les personnages se multiplient, la frontière entre la réalité et la fiction devient de plus en plus poreuse et la bibliothèque devient le labyrinthe qui le retient prisonnier. 

La mise en scène de Sébastien Ricard et de Brigitte Haentjens, dont la compagnie Sibyllines produit le spectacle, fait écho à l’intelligence et à la fantaisie du texte et de la musique de Denis Plante. Le compositeur livre un prologue qui sème déjà le doute quand à la genèse de son opéra-tango, né des poèmes retrouvés et perdus d’un poète disparu. Comme dans les récits de Borgès, tout s’enroule, et comme chez Kafka, l’histoire prend peu à peu la teinte sombre d’un cauchemar sans issue.

Quelques subtiles percées contemporaines viennent se greffer aux mythes anciens; une boutade sur le prix unique du livre et un récit mettant en vedette des moutons bêlant bêtement «Libeeêerté» s’adressaient directement à nous, spectateurs québécois du XXIe siècle.

Une chaise, une lampe suspendue, une machine à écrire (qui deviendra instrument pendant la rédaction d’une lettre du poète à sa bien-aimée) et un crâne suffisent à créer la magie. Les phrases coulent comme du miel, les jeux de mots et les référents s’enchaînent avec une finesse délicieuse. Les chants et la musique s’enlacent pour créer l’âme dansante du spectacle. Denis Plante au bandonéon, Matthieu Léveillé à la guitare et Francis Palma à la contrebasse font un travail admirable, ajoutant même des voix, des murmures et des sons au soliloque démultiplié de Ricard. Dans le cabaret de velours rouge de l’Impérial, on n’aurait pu concevoir une meilleure manière de passer la soirée.

Le spectacle, vu dans le cadre de Québec en toutes lettres, poursuit sa tournée au Nouveau-Brunswick et au Québec jusqu’au 18 novembre. Le texte est paru chez L’Instant même cet automne et les chansons sont rassemblées sur un disque de Tango Boréal, sous l’étiquette ATMA Classique.