Karin Viard joue dans «Jalouse» une quinquagénaire qui passe presque du jour au lendemain de mère attentionnée à jalouse maladive.

Karin Viard dévorée par la jalousie

PARIS — Karin Viard aurait très bien pu se commander un plat du service aux chambres de l’Intercontinental, à Paris, pour cette entrevue. C’est une vedette au large registre, après tout, capable de jouer autant chez les auteurs qu’au cinéma populaire (La famille Bélier), adulée des foules et bien établie. Mais, non, elle arrive avec son petit plat acheté dans la rue, qu’elle dépose sans cérémonie sur le guéridon qui nous sépare. Pas prétentieuse pour deux sous, sobrement vêtue et à peine maquillée, immensément sympathique, naturelle et sincère, l’actrice de 52 ans discute volontiers de son plaisir de jouer les méchantes, d’Anne Dorval et de son rôle dans Jalouse, comédie dramatique grinçante qui lui a valu une 11e nomination aux Césars (elle a gagné deux fois).

Q Les réalisateurs David et Stéphane Foenkinos m’ont confié avoir écrit pour vous ce rôle d’une quinquagénaire qui passe presque du jour au lendemain de mère attentionnée à jalouse maladive. N’est-ce pas beaucoup de pression?

R Si. J’aime pas beaucoup ça, bizarrement. Les gens attendent ma réponse avec beaucoup plus de tension que quand tu proposes à une actrice [quelconque], premièrement. Deuxièmement, ça me met une pression parce que ceux qui écrivent pour moi imaginent que c’est très flatteur et moi je peux lire quelque chose qui me… J’aime autant pas le savoir. Là, le rôle m’a énormément plus, ça m’a beaucoup fait plaisir et je leur ai dit : «N’hésitez pas à aller beaucoup plus loin.»

Q Qu’est-ce qui vous a plu?

J’aime son humanité. Elle est horrible, méchante, mais, en même temps, très désespérée et malheureuse. J’aimerais pas être elle dans la vie, mais son humanité m’amuse beaucoup. Il y a une première couche où elle est si jalouse. Puis il y a une deuxième couche souterraine plus douloureuse. Ça m’intéressait de mélanger les deux. J’aime bien qu’on puisse beaucoup rire d’elle et à un moment donné se dire: cette fille me touche et elle me ressemble un peu, malgré tout.

Q Malgré le fait que Nathalie partage sa vie avec sa fille de 18 ans, ce film ne traite-t-il pas de l’immense solitude de plusieurs dans nos sociétés?

R C’est le départ imminent de sa fille qui est l’élément déclencheur. Elle se sent abandonnée. Elle a peur de se retrouver seule…

Q Et elle est jalouse du bonheur des autres?

R Absolument. Mais souvent, la jalousie prend racine dans un sentiment de non-confiance en soi.

Q Il y a quelque chose de plus insidieux dans le regard qu’elle pose sur sa fille et dans la réalisation de toutes ces années qui ont passé…

R Oui, elle se dit que son tour est passé et elle n’est pas d’accord. Elle voit sa fille s’épanouir, partir pas maquillée et retrouver son amoureux, et elle se dit : «J’ai pas envie d’être sur la touche.» Je n’ai pas ce genre de relation avec mes deux filles, mais je comprends où ça prend racine. Et c’est un peu tabou de dire qu’on est jaloux de sa fille. Mais c’est beaucoup moins monstrueux si tu l’assumes. Il y a plein d’expressions de la jalousie des mères envers leurs filles, il y en a mille. Et les mères n’en sont même pas forcément conscientes. Ça se passe à un endroit inavouable et très inconscient. Les relations familiales sont d’une violence…

Karin Viard joue avec Anne Dorval dans Jalouse. «Je l’ai trouvée super, cette fille», dit l’actrice française.

Q C’est donc un rôle de composition?

R Je ne sais pas très bien ce que ça veut dire, un rôle de composition. C’est toujours une variation autour de soi. On s’amuse à faire semblant d’être comme ça. Au fond, quand je joue cette femme, même si je ne lui ressemble pas, il y a beaucoup de moi. Et la première chose est le regard que je porte sur elle. Je ne la juge pas. Et ça ne me menace pas. Et, en plus, ce que j’aime, c’est que dans cette partition, il y a moyen de tordre les choses. J’aime bien m’amuser à jouer quelque chose que je ne suis pas. Mais ce faisant, je suis quand même moi-même (rires). Je lui prête mon corps, ma sensibilité, mon émotivité… Le même rôle interprété par une autre n’aurait rien à voir.

Q Anne Dorval interprète la meilleure amie de Nathalie, qui devient son souffre-douleur. Comme c’était, jouer avec elle?

R Je l’avais vue dans les films de Xavier [Dolan] et j’étais très excitée de la rencontrer. Je suis très amie avec Antoine Bertrand. C’est ce qui est merveilleux dans mon métier : on se rencontre. Aussi bien Anne qu’Antoine, il y a quelque chose dans votre culture qui est très direct, sympathique et simple. En France, il y a des egos, ça se prend quand même très au sérieux, il faut pas faire n’importe quoi avec n’importe qui… Anne, c’était une bonne collègue, franche et généreuse. On s’est vraiment bien entendues. Je l’ai trouvée super, cette fille.

Q Vous avez une formidable carrière [plus d’une soixantaine de longs métrages]. Quels sont les moments de cinéma qui vous ont fait vibrer?

Les films de Sólveig Anspach, Haut les cœurs! et Lulu femme nue. Elle est morte, maintenant, mais on avait une correspondance particulière dans le travail et on allait vraiment dans de l’intime. Michel Blanc. J’aime sa folie. En fait, ce serait plus facile de dire ceux que j’aime pas. J’ai eu quelques expériences catastrophiques où tu trouves que le réalisateur n’a pas de talent, qu’il n’est inspiré par rien… Je suis d’un naturel très gai. Quand ça tourne au vinaigre, je tombe malade. Je suis très sincère. Quand je joue, je suis dans cet endroit particulier où je suis très vulnérable. Pour le reste, j’assume chaque choix, chaque film. C’est toujours des aventures particulières qui me permettent de continuer à raconter ma propre histoire…

***

KARIN VIARD EN CINQ FILMS

  1. Delicatessen, 1991
  2. Haut les cœurs!, 1999
  3. Embrassez qui vous voudrez, 2002
  4. Polisse, 2011
  5. La famille Bélier, 2014

+

DAVID ET STÉPHANE FOENKINOS: MÉCHANT DUO

Dès le départ, Stéphane et David Foenkinos avaient Karine Viard en tête pour jouer la mère quinquagénaire qui développe une jalousie maladive envers sa fille de 18 ans.

PARIS — Les Foenkinos sont aussi différents que deux frères peuvent l’être. David l’introverti mène une prolifique carrière d’auteur. Stéphane l’extraverti est un directeur de distribution estimé, qui a plus de 70 longs métrages au compteur, dont des James Bond. Mais quand vient le temps de tourner un film, ils parlent d’une seule voix. Ou presque! Compte rendu d’une entrevue échevelée et chaleureuse, ponctuée de plusieurs éclats de rire.

«C’est bizarre parce qu’on ne vient pas du tout d’une “famille artistique”. On a tout de même réussi à vivre de notre passion», explique Stéphane. Avec six ans d’écart, «il a fallu attendra d’être adultes pour se rapprocher. C’est Jacques Doillon qui en a été l’artisan quand il nous a demandé de travailler sur un scénario. On a un bon parrain.»

Après un court et La délicatesse (2011), une adaptation du roman du benjamin, le méchant duo a tourné Jalouse. «Le plaisir, ça a été de se trouver ensemble sur un projet», lance Stéphane, l’aîné. Même si c’est «long et de l’angoisse sans arrêt», le cinéma. «Promis, on arrête. On reprend notre vie tranquille», rigole David.

S’ils ont pris leur temps entre les deux, c’est parce qu’ils ont laissé le sujet mûrir, indique ce dernier. «La jalousie mère-fille, c’est très tabou. On était très excité. En même temps, on voyait l’énorme potentiel comique. Assez rapidement, on a élargi le sujet. C’est quelqu’un qui est mal dans sa peau. C’est encore plus difficile de voir les autres qui vont bien.» Un peu comme sur les réseaux sociaux. «Aujourd’hui, les gens sont metteurs en scène de leur propre vie», observe Stéphane.

Cette femme qui «se saborde» en se torturant l’esprit est donc jalouse de sa fille, une danseuse qui, elle, se torture le corps. Ce qui est d’ailleurs une source de conflit. «Il y avait totalement cet antagonisme entre l’esprit et le corps. Ce qui nous intéressait, c’est d’avoir cette mère face à sa fille, qui est non seulement jeune, belle, épanouie, mais aussi danseuse, ce qui accentue l’image de la grâce.»

Atavisme québécois

Les Foenkinos ont écrit avec Karine Viard en tête, mais c’est à notre Anne Dorval nationale qu’ils ont confié le rôle de la meilleure amie. Ils ne tarissent pas d’éloges sur celle envers qui «il y a un respect inouï en France». 

«Notre plaisir, ce sont les comédiens, explique Stéphane. On a cette tradition du cinéma français où les rôles secondaires ne sont pas des faire-valoir. J’ai un atavisme québécois. Ça fait 30 ans que je travaille au Québec [notamment avec Pierre Lapointe]. On était très admiratif du travail de Xavier [Dolan] et Anne a une filmographie très choisie. C’est un génie comique. Elle a vu le rôle comme un challenge d’actrice. C’est un cadeau qu’elle nous a fait.» 

Jalouse prend l’affiche le 30 mars. Les frais de ce reportage ont été payés par UniFrance.