Les vedettes québécoises yéyé semaient une hystérie semblable à celle de la beatlemania.
Les vedettes québécoises yéyé semaient une hystérie semblable à celle de la beatlemania.

Jukebox: Voyage (musical) dans le temps ***

Éric Moreault
Éric Moreault
Le Soleil
CRITIQUE / Il y a une époque pas si lointaine où notre industrie musicale s’est construite sur la base de traductions de succès américains et anglais, voire de reprises de chansons françaises. Les Baronets, les Sultans, César et ses Romains, mais aussi Michelle Richard et Renée Martel, dominaient les palmarès. Jukebox revisite cette épopée du yéyé en traçant le portrait de l’homme derrière ce pan de notre mémoire collective : Denis Pantis.

Dès les premières secondes du ludique documentaire, le spectateur est prévenu : le long métrage ne s’adresse pas «aux prétentieux et aux grognons». Puis Gilles Girard, en entonnant les célèbres vocalises d’ouverture d’Avant de me dire adieu, nous invite à chanter et à taper des mains en suivant les paroles qui défilent sur le mode karaoké.

Le ton est donné : il s’agit d’un documentaire qui ne se prend pas au sérieux. En apparence. Car Éric Ruel et Guylaine Maroist ont effectué une solide démarche de recherche et de collecte d’images d’époque superposées aux entrevues de plusieurs des principaux concernés et, principalement, de Denis Pantis.

Ce fils d’immigrés grecs a vite rangé aux tiroirs ses ambitions de chanteur pop lorsqu’il a réalisé qu’il pouvait accumuler les succès radio. Les débuts furent modestes, mais les pâles copies n’ont pas tardé à gagner en popularité auprès des Québécois, heureux d’entendre chanter dans leur langue. Nous sommes dans les années 60 et le yéyé domine.

Et pas à peu près : grâce, entre autres, à Jeunesse d’aujourd’hui à la télé, animée par Pierre Lalonde, ses «hits» ont occupé jusqu’à 80 % des palmarès, des radios, du petit écran et des salles de danse en 1967! Pour la première fois, les ventes de disques québécois déclassaient toutes les autres confondues : 920 000 45 tours et 110 000 albums.

Mais cette formidable réussite, fondations de notre industrie musicale, cache des rouages qui tiennent de l’usine à saucisses. Il n’y a aucune place pour la créativité ou l’originalité. Tous doivent se plier aux diktats de Pantis qui n’envisage les choses que sous un angle : accumuler les numéros 1 au palmarès. Si t’es pas numéro un, t’es rien, dit-il en toute franchise.

Guylaine Maroist, qui narre Jukebox, connaît son sujet. Elle circonscrit le propos sans jamais tomber dans le pointu. Sylvain Cormier, grand critique musical du Devoir devant l’éternel, a également contribué au scénario.

L’enthousiasme de Maroist et de son coréalisateur Éric Ruel pour ce pan de notre mémoire collective est palpable et le film en bénéficie. Le duo de documentalistes derrière Les États-Désunis du Canada (2012) sait comment captiver son public.

Mais Jukebox tombe parfois dans l’anecdotique. Le segment entourant la sortie de Bonnie & Clyde, par Pantis et Michelle Richard, pour couvrir un vol à l’étalage de la diva, apporte très peu au film. On a compris il y a longtemps que le producteur multiplie les «gimmicks» (son expression) pour vendre du rêve.

Le long métrage à l’esthétique rétro s’avère un formidable voyage dans le temps sans pour autant (trop) tomber dans la nostalgie ni la tentative de réhabilitation d’une période où le kitsch dominait.

Une démarche encore plus critique envers les tours de passe-passe de Denis Pantis et une perspective plus large sur la musique de l’époque auraient toutefois contribué à élever le propos.

Mais, hé, on a du fun. Dès fois, c’est tout ce qui compte.

Au générique

Cote : ***

Titre : Jukebox

Genre : Documentaire

Réalisateurs : Guylaine Maroist et Éric Ruel

Durée : 1h39