Joël Dicker est venu à la rencontre de ses lecteurs en avril, pour présenter «La disparition de Stephanie Mailer» au Salon du livre de Québec.

Joël Dicker: éloge de la liberté

À l’écouter, il faudrait presque présenter Joël Dicker comme un auteur de la relève. En tout cas, l’écrivain se considère lui-même encore comme un «jeune auteur». Oui, effectivement, il n’a que 32 ans… mais aussi quatre romans publiés, dont un lui a valu un Grand Prix du roman de l’Académie française, un Goncourt des lycéens, et presque un Goncourt tout court (il a fini troisième dans la liste en 2012).

Revenons un peu en arrière. Septembre 2012: Joël Dicker, jeune écrivain de 27 ans de Genève, en Suisse, publie un deuxième titre. Écrit en français, l’ambitieux roman aux allures de polar se situe à des milliers de kilomètres de là, de l’autre côté de l’Atlantique, dans un petit coin rural du New Hampshire. Son nom? La vérité sur l’affaire Harry Quebert.

Vous l’avez lu? C’est probable: le livre a été vendu à plus de trois millions d’exemplaires depuis, dont la moitié en français.

C’est là que tout déboule pour Joël Dicker. Les prix prestigieux se succèdent, le succès planétaire s’ensuit. L’histoire de Marcus Goldman, un jeune auteur qui se met en frais de découvrir la vérité sur l’arrestation soudaine de son ancien prof pour le meurtre d’une jeune femme, disparue 33 ans plus tôt, fascine.

Ce qui fascine, aussi, c’est que ce roman américain jusqu’au bout des ongles ait été écrit… par un Suisse. Ça ne sort pas de n’importe où: Joël Dicker a passé tous les étés de son enfance chez son oncle, dans le Maine. Un terreau fertile, donc. Mais surtout une terre de liberté pour l’auteur. «C’est un endroit qui me permet de faire de la fiction, sans faire de l’autofiction. Les États-Unis me permettent de raconter une histoire crédible, mais en même temps, c’est loin de Genève, alors je peux raconter ça avec distance. J’en ai besoin encore pour l’instant, je suis un jeune auteur encore», s’exclame, amusé, Joël Dicker.

C’est en grande partie pour ça que Le livre des Baltimore, dans lequel on retrouve Marcus Goldman, et son tout nouveau roman, La disparition de Stephanie Mailer (qui ne reprend aucun de ses anciens personnages), se passent encore et toujours sur cette côte Est américaine.

Écrire sans plan
Dans ce dernier opus, Dicker renoue avec un style policier, même s’il ne le voit pas comme tel. «Je pars simplement d’une envie d’écrire. Ce n’est pas uniquement un polar. C’est l’histoire de personnages qui se retrouvent tous ensemble dans la même ville et ce qui se passe autour de ça», analyse-t-il. Un roman choral ascendant policier, pourrait-on résumer.

Joël Dicker tient aussi mordicus à la liberté d’écrire sans plan. Sans plan, vraiment? La disparition de Stephanie Mailer est si fertile en rebondissements, en ramifications, en croisements entre personnages qu’on peine à y croire. Et pourtant, il nous l’assure: «Je ne suis pas une route précise, et pour moi c’est important parce que ça me permet d’être beaucoup plus libre. Si j’avais un plan, il m’empêcherait d’aller plus loin dans certaines directions. Ne pas avoir de plan m’oblige à me demander sans cesse si je maîtrise toute mon histoire. Quand vous suivez une carte, ça ne veut pas dire que vous maîtrisez ce que vous faites», argue-t-il.

Narration partagée
Dans La disparition de Stéphanie Mailer, l’histoire se passe dans la petite ville côtière (et fictive) d’Orphea, dans les Hamptons, près de New York. L’histoire d’un quadruple meurtre, celui du maire, de sa femme et de son fils ainsi qu’une passante, refait surface après 20 ans. Ils avaient été tués le soir de la première d’un festival de théâtre. Voilà qu’une journaliste, Stephanie Mailer, remet le nez dans cette affaire pourtant classée. Elle contacte l’un des policiers qui a bouclé l’enquête à l’époque, Jesse Rosenberg, à quelques jours de sa retraite, pour lui remettre sous le nez qu’ils sont passés à côté de quelque chose d’important à l’époque. Puis elle disparaît…

Nous voilà quittes pour un voyage rocambolesque où passé et présent se croisent, et où les personnages principaux se partagent la narration: les deux policiers qui avaient résolu l’enquête de l’époque, une nouvelle policière qui vit une intense misogynie au poste d’Orphea, un critique de théâtre déchu, un éditeur de revue et sa maîtresse déraisonnable, un rédacteur en chef de journal, un patron de chaîne de télé et sa fille prise avec des problèmes de drogues, un maire aveuglé par son ambition… Une galerie foisonnante, bref!

On ne peut résister à l’envie de demander à Joël Dicker si ses lecteurs américains se reconnaissent dans le portrait (pas toujours flatteur) qu’il fait d’eux. L’écrivain précise d’abord que son public n’y est pas énorme, contrairement à son public francophone. «La plupart des échos que j’ai eus dans les librairies sont de bons échos. Mais j’ai été amusé, parce que même si je parle bien anglais, j’ai quand même un accent suisse, entre français et allemand, et chaque fois que je commençais à discuter, les gens me regardaient étrangement et se rendaient compte que c’était une traduction qu’ils tenaient entre leurs mains!» raconte l’auteur.

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DE GENÈVE À QUÉBEC

Le succès de Joël Dicker le fait beaucoup voyager. Quand nous l’avons rejoint par téléphone, en Suisse, il s’apprêtait à prendre l’avion pour l’Italie, où La disparition de Stephanie Mailer paraîtra bientôt. «C’est important de pouvoir accompagner ses livres», plaide-t-il. 

La principale raison, c’est qu’il aime rencontrer ses lecteurs. «C’est toujours très fort. J’ai vu cette relation évoluer avec le temps. Quand mon premier roman est sorti, il n’y avait pas de lecteurs! Ensuite, avec Harry Quebert, il y a des lecteurs qui sont venus sans avoir lu le livre, mais ils en avaient entendu parler, il y avait un phénomène de mode. Et aujourd’hui, je suis très heureux parce que les lecteurs viennent en ayant lu deux, trois, quatre de mes livres, et puis, du coup, il y a une vraie discussion, un vrai lien qui s’est conçu.» 

L’auteur suisse dit d’ailleurs avoir vécu une très belle première expérience au Salon international du livre de Québec, début avril. Les lecteurs étaient au rendez-vous, et plusieurs ont même fait le chemin depuis Forestville, à son grand étonnement.

Forestville? C’est que Joël Dicker y a séjourné en août dernier, pendant le tournage de la série télé basée sur La vérité sur l’affaire Harry Quebert, qui met notamment en vedette Patrick Dempsey et Ben Schnetzer. «Je n’ai rien fait de particulier. Je n’avais pas du tout envie de m’impliquer dans le tournage, j’avais envie de découvrir simplement. Je n’avais pas à apprendre à Jean-Jacques Annaud [le réalisateur] comment faire un film!» rigole-t-il. «Je trouve que la difficulté d’un film par rapport à un livre, poursuit-il, c’est que vous avez à prendre des décisions pour des sujets sur lesquels vous n’avez justement pas voulu prendre de décision dans les livres. Par exemple, je ne décris pas la couleur de la maison d’Harry Quebert. Et dans un film, vous êtes obligé de décider d’une couleur. J’étais très heureux de ne pas avoir à décider ça!»

Comme au New Hampshire

Les paysages de la Côte-Nord ont donc été utilisés pour recréer le New Hampshire, et «la magie du cinéma fonctionne très bien», assure Joël Dicker, des quelques images qu’il a pu voir lors de la présence de la série à Canneseries, en avril. Aucune date de diffusion n’a encore été arrêtée, mais on peut s’attendre à ce que ce soit à l’automne prochain, mentionne-t-il. 

Une grande partie de la série a aussi été tournée à Montréal. Ce qui fait qu’à l’image de la côte Est, la métropole québécoise pourrait éventuellement devenir le théâtre d’un roman de Joël Dicker. «C’est maintenant une ville que je connais bien, et je pense que j’arriverais à écrire mon sentiment de Mont-réal, qui serait un sentiment juste sur son atmosphère. Mais comme je n’y vis pas, je me sentirais libre d’inventer un prolongement de Montréal», dit-il. Qui vivra verra!