Jennifer Larmore se produira le 7 juillet au Festival du Domaine Forget.

Jennifer Larmore, la sympathique anti-diva

Une conversation avec Jennifer Larmore coule tout naturellement. La mezzo-soprano américaine s'applique à rendre son interlocuteur à l'aise, répond à chaque question avec application, d'une voix chantante et rieuse.
Nous l'avons rejoint par Skype alors qu'elle se trouvait à Rome pour interpréter la comtesse Geschwitz dans l'opéra Lulu, mis en scène par William Kentridge. Son deuxième opéra de Berg cette année, puisqu'elle a aussi campé Marie dans Wozzeck au Grand théâtre de Genève. 
À l'occasion de son tout premier passage au Domaine Forget cette semaine - elle y donnera une classe de maître mardi et un spectacle vendredi - Le Soleil s'est entretenu avec celle pour qui chanter est un privilège, la communication est un art et la gentillesse est un mantra.
Q Vous avez commencé depuis quelques années à faire des rôles de «soprano dramatique» où le registre grave est plus sollicité que pour les autres sopranos. Comment composez-vous avec cette évolution de votre voix?
R Quand j'ai commencé ma carrière en 1986, j'avais une voix tout indiquée pour Rossini, Mozart, Handel et d'autres compositeurs baroques et le bel canto. Les années ont passé et j'ai pris quelques risques, comme faire une Carmen ou une Charlotte [dans l'opéra Werther] et j'ai réalisé que je pouvais sortir de ma boîte. Je me sens privilégiée que ma voix ait progressé naturellement. À ce point-ci, je peux faire Geschwitz, Marie ou Lady Macbeth dans l'opéra de Verdi. Je ne dirais pas que je suis devenue une soprano dramatique, je crois que je serai toujours une vraie mezzo, mais je suis ravie de pouvoir élargir mon répertoire avec ces rôles incroyables.
Q Vous donnez de plus en plus régulièrement des classes de maître. Qu'aimez-vous dans ce contact avec les jeunes chanteurs?
R Nous avons une période de temps limitée, donc je sais que je dois trouver ce qu'ils ont vraiment besoin de savoir. Je m'adapte à chacun. Je ne suis pas le type de professeur qui enseigne les mêmes choses de la manière à chacun. J'utilise la psychologie.
Q Vous avez écrit un livre, Una Voce: The Drama in Opera, both Onstage and Off, dans lequel vous parlez justement de la psychologie de l'interprète. Comment abordez-vous cette idée?
R Je crois que lorsqu'on chante, on partage quelque chose de très personnel avec beaucoup de personnes à la fois. Il faut être positive et ouverte dans son corps, sa pensée et sa voix. Nous sommes seulement des êtres humains, nous ne sommes pas des machines, donc beaucoup de choses peuvent nous distraire. Comment reste-t-on concentré lorsqu'un membre de sa famille est malade, décède. Quelle décision prendre? Comment composer avec la jalousie, rester intègre, ne pas devenir une insupportable diva? Les autres chanteurs semblent avoir beaucoup aimé les passages où je parle de mes problèmes. Parce qu'ils se disent que si Jennifer Larmore a traversé tout ça et a fait une belle carrière, ils le peuvent aussi!
Q Avez-vous eu des années difficiles professionnellement?
R Avant que je commence ma carrière, j'avais beaucoup de difficultés à ce qu'on me prenne au sérieux, à trouver un agent, à avoir des auditions. Ensuite, ça a été comme une avalanche et je n'ai pas arrêté en 32 ans. J'ai été très chanceuse. Je n'ai pas eu de ces années terribles où on ne chante nulle part et on n'obtient pas de rôle. Mes frustrations sont survenues au tout début, mais je crois que l'avenir a quelques frustrations en réserve pour moi d'ici la fin.
Q Vous chantez quelques fois par an avec un quintette à cordes dont fait partie votre mari, David Vittone, et qui ne se limite pas à la musique classique. Comment avez-vous formé cet ensemble?
R Il est le contrebassiste du Balthasar Neumann Ensemble, un orchestre vraiment fantastique. Il y a quelques années, nous avons pensé à Jennifer Larmore et Opus Five, pour nous donner l'opportunité de faire de beaux arrangements et de travailler ensemble. Nous ne nous contentons pas d'avoir un groupe et une chanteuse à l'avant-plan. Nous écrivons des textes, nous faisons des arrangements, nous avons beaucoup de plaisir et nous jouons des pièces que les gens aiment. Je crois que nous nous sommes forgé la réputation d'être un ensemble divertissant. 
Q Vous avez un carnet d'engagement très bien rempli, mais dans Una Voce vous parlez tout de même de la notion de réinvention. Est-ce que Jennifer Larmore et Opus Five en est un exemple? 
R Hollywood a changé les règles de l'opéra. C'est difficile pour les femmes au-dessus de 40 ans de se voir confier de grands rôles. Il n'y en a que pour la jeunesse et la beauté. Jennifer Larmore et Opus 5 est une petite partie de cette réinvention. C'est une autre manière de faire des concert et des récitals et de s'inscrire dans le monde musical tel qu'il est maintenant.
Q Quand avez-vous réalisé que le chant serait au centre de votre vie?
R Vers mes 10 ans, La traviata du Metropolitan Opera est venue en tournée jusqu'à Atlanta. J'ai su tout de suite que c'est ce que je voulais faire. Rien n'allait m'en empêcher. Ce n'est pas tellement que je voulais avoir de gros contrats et être riche et célèbre. C'est plutôt que je voulais vraiment chanter, le mieux possible. Je me souviens d'un moment à l'aéroport, où une jeune mezzo m'a reconnue et abordé en me disant que j'étais son idole. Je me suis dit, «oh mon dieu, j'ai atteint une certaine renommée dans ce métier». Je ne l'avais pas réalisé avant ça.
Q Avez-vous d'autres passions que la musique?
R J'aime être avec mon petit chien Buffy, si je pouvais j'en aurais cinq, mais c'est un peu compliqué lorsque nous voyageons comme nous le faisons. Présentement, je lis IQ84 [de l'écrivain japonais Haruki Murakami] qui a presque que 6000 pages, c'est vraiment extrêmement intéressant. Parfois je lis des livres sur les villes que je visite. Ça dépend de ce qui capte mon intérêt.
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Vous voulez y aller?
Quoi : Signé Brahms, Rossini, Schubert
Qui : Jennifer Larmore et sept musiciens
Quand : vendredi 7 juillet 20h
Où : Domaine Forget à Saint-Irénée
Programme : Trio pour clarinette, violoncelle et piano, op. 114 (version pour alto) de Brahms, La Regata Veneziana de Rossini, Quintette en la majeur D. 667, «La truite» de Schubert
Info : 418 452-3535 et www.domaineforget.com